BERNARD UN HOMME BON

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Il y a des hommes qui naissent riches et qui passent leur vie à s’excuser de l’être en expliquant qu’ils ne sont pas riches par vocation, mais par accident de naissance et par sens du devoir. C’est une pudeur très française, presque une élégance : on hérite d’un empire immobilier, on le transforme en empire du luxe, et on jure, la main sur le cœur, qu’on n’est pas un homme de marketing. On est un homme de goût, nuance capitale, comme on dit chez les Jésuites.

« La modestie est souvent, chez les grands, la dernière forme de l’orgueil : elle leur permet de ne pas se vanter de ce dont ils sont déjà sûrs. »

Car voilà le miracle : quand tout ce qu’on possède devient, par un tour de langage d’une très grande virtuosité, ce qui est beau, les malles, les flacons, les foulards, les « J’adior » beau, et tout ce qu’on ne possède pas devient, par la même opération, ce qui est laid au reste du monde. Le Seigneur est une sorte de cosmogonie à lui seul. Il a divisé l’univers en deux hémisphères : celui qui porte son nom, éclairé, drapé, sponsorisé, et l’autre, qu’on regarde d’un peu haut, avec la compassion polie qu’on réserve aux quartiers qu’on ne visite pas.

« Les hommes qui refusent d’être marchands finissent souvent par vendre plus cher que les autres : leur dédain du commerce, c’est encore un article de luxe. »

Et puis, il y a la guerre des journaux, cette querelle de famille menée par gazettes interposées, où l’on se traite de tous les noms dans les pages qu’on ne possède pas, et où l’on se pardonne dans celles qu’on possède. Le procédé n’est pas nouveau : Louis XIV aussi avait ses pamphlétaires et ses courtisans, la seule différence étant qu’aujourd’hui les deux métiers peuvent tenir dans la même rédaction, à condition d’avoir le bon actionnaire, et la bonne famille.

« On ne se juge jamais aussi sévèrement que dans le miroir qu’on a soi-même payé. »

Ce qui est admirable, dans tout cela, ce n’est pas la fortune car les fortunes sont banales, elles ne prouvent que l’habileté ou l’héritage, parfois les deux, mais rarement le génie. Ce qui est admirable, c’est la conviction, sincère, je crois, que le bon goût est une vertu personnelle et non un budget publicitaire ; que la beauté du monde commence exactement où commencent ses propres vitrines, et s’arrête, par une coïncidence troublante, exactement où elle s’arrête aussi.

Il faudrait, pour être juste, le remercier cet homme bon : d’avoir habillé la France en produit de prestige quand elle ne savait plus très bien se vendre autrement ; d’avoir fait du chic une industrie lourde ; d’avoir prouvé qu’on peut être milliardaire et se dire humble, à condition de le dire dans ses  propres journaux.

La reconnaissance est un sentiment agréable, surtout quand on l’organise soi-même, reste néanmoins une question, modeste, presque naïve, qu’on se permettra de poser sans y répondre, comme on pose une fleur sur un tombeau qu’on n’est pas sûr d’avoir le droit de visiter : celui qui décide seul de ce qui est beau et de ce qui est laid, a-t-il jamais pensé qu’on pourrait, un jour, appliquer son propre critère à sa propre personne ?

FM