DIS-MOI CELINE

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Elle s’appelle Céline et personne ne l’appelle jamais « Dion ». Sur les affiches, c’est « la Reine » en lettres capitales comme un mot qu’on aurait pu inventer en secouant un sac de Scrabble. Elle habite la Suite 704 du palace le Royal Monceau. Chaque soir, à 21 heure précise, la voiture la dépose devant le Palace, et c’est un cérémonial réglé avec la précision d’une messe papale : portière, sourire, menton, flashs. La voiture la dépose au pied de l’hôtel, elle descend la tête haute, le sourire calibré au millimètre, celui qu’elle a appris, il y a longtemps avec Muriel Piaser, avant même de savoir qu’elle deviendrait quelqu’un.

Les photographes en Iphone, ces aficionados qui attendent depuis des heures, crépitent de photos pour tik tok et Instagram. Elle incline le menton de trois degrés vers la gauche, puis pousse la chansonnette pour ce public improvisé. Voilà donc une campagne publicitaire rondement menée par « Bossy Queen » qui, chaque soir, devant les Instagramuses, semble faire une publicité à peine masquée pour les robes du Maître de Granville,  j’ai nommé la Maison Dior.

Une petite campagne de pub qui rappelle que le seigneur surveille tout comme s’il avait été élevé par un agent de la  Staatssicherheit. Pour une campagne taillée aux petits oignons, Business Woman accomplie, elle aura certainement plus d’argent désormais que son mari, ce joueur impénitent qui jetait des fortunes dans les casinos de Las Vegas pendant que Madame signait des contrats toujours plus longs pour  fournir toujours plus d’argent a son bien-aimé.

Cette québécoise a tout : les foules qui scandent son nom, les titres qui trônent en tête des classements, les critiques qui la disent « intemporelle ». Elle a tout, sauf peut-être la chose la plus simple au monde : quelqu’un à qui raconter sa journée.

Parfois, très tard, quand les derniers clients du bar sont partis, et que même les employés de nuit chuchotent, elle s’assoit près de la fenêtre. Paris scintille, indifférente et magnifique, comme une salle de concert qui se remplirait sans elle. Elle pense alors, brièvement, à la fille qu’elle était avant celle qui chantait dans une cuisine, pour personne, juste pour le plaisir de sentir sa voix remplir une pièce trop petite pour elle. Cette fille-là n’a jamais vécu au Royal. Elle n’a jamais eu de Suite, ni de nom en majuscule, ni de sourire calibré.

Alors, Céline referme les rideaux avant que l’aube ne paraisse. Demain, d’autres « Pixelgrammeurs » attendront, d’autres fleurs blanches seront offertes, d’autres applaudissements résonneront, d’autres robes viendront habiller les apparences. Et lorsque les lumières s’éteindront, il restera, quelque part sous le velours, cette solitude discrète qui, jour après jour, semble gagner un peu plus de terrain.

FM♥