LE CIEL AU-DESSUS DU PODIUM
Il y a, dans le petit monde feutré de la haute couture, deux écoles bien distinctes. La première croit encore qu’un podium, un projecteur et un mannequin, à l’air constipé, et qui marche comme s’il craignait de rater le dernier RER pour Bécon, suffisent à faire vibrer une salle. La seconde école, elle, s’appelle Gaurav Gupta, et visiblement personne ne lui a jamais expliqué le principe de la sobriété, ni celui de la gravité, d’ailleurs.
Chez lui, une robe ne se présente pas. Elle se célèbre, avec des cascadeurs suspendus au plafond comme des lustres humains, Sorte de bondage poétique déclamé dans le vide (parce qu’un défilé sans un peu de lyrisme et de sexe aérien, c’est presque de la maltraitance), et un public qui lève le nez vers les cintres comme s’il attendait, non à voir des vêtements, mais une révélation divine assortie d’un bon de réduction.
On appelle cela, dans le jargon du métier, « l’ouverture du show ». Moi, j’appelle cela une insurrection contre le minimalisme, et Dieu sait qu’on en a besoin sans ce milieu où tout le monde porte du noir pour avoir l’air de penser fort comme T Ardisson et Yoji qui n’a pas de moto !
Car voilà toute l’affaire : à Paris, dans le calendrier sacré de la haute couture, le Marrant et la Pavlova accordent à Gupta une place, disons, raisonnable, et quelques silhouettes bien élevées, pour présenter avec la retenue qu’on réserve aux fauves d’un zoo un os à ronger, pour qu’il ne fasse pas trop de bruit entre les petits fours et le champagne tiède de la canicule.
Soixante-dix silhouettes pour vingt ans de maison que les Français ont applaudis avec cette prudence de notaire, comme s’ils craignaient d’user leurs paumes avant le prochain cocktail organisé par le Seigneur.
Spectaculaire, et sculptural, qui donne l’impression d’avoir été forgé à la lueur d’un volcan plutôt que cousu à la machine, pour un drapé qui tombe, hésite, remonte, retombe encore, comme s’il n’avait jamais entendu parler de la loi de la gravitation de Isacc Newton et refusait, par principe philosophique, d’y croire. On appelle ça de la couture. Moi, j’appelle ça de la désobéissance civile en tissu.
Et puis, elle revient, elle, la fameuse robe-sari des débuts, celle que l’on croyait sagement rangée au grenier avec les vieux albums photos et les illusions de jeunesse. Elle ressurgit avec l’aplomb d’une ex- qui n’est jamais vraiment partie, qui attendait juste, dans un coin, patiente, que son créateur se souvienne enfin d’où il vient et accessoirement, qu’il ait fini de s’amuser avec les cascadeurs. Salvateur je dis à ma bimbo de voisine, elle me regarde avec cet air de vache qui regarde un train, et rétorque avec un sourire de compréhension: Ah oui, Salvateur Adamo.
On pourra trouver cela grandiloquent, ridicule même, ces acrobates au plafond, ces vers récités dans le néant, ce goût prononcé pour le too much. Moi, j’y vois surtout la preuve rassurante qu’il existe encore, dans ce métier fatigué de sagesse et de minimalisme gris, des hommes pour qui une robe n’est jamais un simple vêtement mais une excuse. L’excuse rêvée pour convoquer le cirque, la poésie, et vingt ans de souvenirs, et les faire tenir, l’espace d’une soirée, en équilibre précaire sur un podium à Bombay renommé pour la circonstance Mumbaï. Après tout, dans la ronde du bûcher des vanités, il vaut mieux brûler avec des paillettes que s’éteindre dans la sobriété.
FM♥
