LA NOUVELLE BABYLONE
Il l’appelle encore empire, mais aujourd’hui, il a pris le goût d’un cirque fatigué. Ainsi, dans cette Babylone moderne, les étoiles du drapeau ne brillent plus, elles pleurent. Elles coulent en filets lents comme une encre trop lourde, dessinant sur la toile un ciel malade. Le rêve, autrefois sculpté dans le chrome et les promesses, pend maintenant comme une carcasse décorée, chargée de médailles, d’armes et de dettes morales.
Voici donc cette créature, ni homme, ni bête, mais un assemblage, un collage de puissance et de décomposition. Ses yeux sont des pièces de monnaie, fixées là où l’âme aurait dû respirer. Elle ne voit plus, elle calcule, et chaque regard devient transaction, chaque horizon une ligne de crédit.
Comme une archive de guerre : fusil greffé aux os, grenade dans la paume comme un fruit défendu qu’on ne lâche plus. Même la foi, suspendue à son cou, semble peser lourd, comme si le sacré avait été converti en accessoire.
Sous ses pieds, le sol n’est pas de terre, mais le ministère de la guerre, sorte de base à géométrie froide qui n’abrite pas, mais qui surveille. Et là, au bord, une fusée miniature pointe vers le ciel, comme un doigt d’acier accusateur : conquérir, toujours plus haut, toujours plus loin, même quand l’intérieur s’effondre.
Cette Babylone ne s’écroule pas dans un fracas. Elle s’étire, elle persiste, elle s’accroche. Elle avance avec ses contradictions, ivre de puissance et rongée de l’intérieur. Elle sourit parfois, d’un sourire publicitaire, pendant que ses coutures craquent dans l’ombre. Et pourtant, dans ce chaos grotesque, quelque chose résiste : une lucidité brute. Comme si l’image elle-même murmurait « Regarde bien. Ce n’est pas un monstre. C’est un miroir. »
FM
