LES VESTALES DU MOODBOARD PARFUMS
Hagiographie d’une espèce en voie de nuisance.
Autrefois, dans mon ancienne vie professionnelle, une vie que je n’échangerais contre rien, sauf peut-être contre une rente viagère et une île sans Wi-Fi et sans Bimbo, j’ai côtoyé une créature que la nature, dans sa grande générosité, avait placée au sommet de la chaîne alimentaire du luxe : la chef de produit junior.
Spécimen remarquable. Fraîchement extraite d’une grande école dont elle portait encore le badge comme une médaille de Waterloo. Nourrie au PowerPoint tiède et à la conviction inébranlable que l’industrie de l’emballage obéit naturellement à une slide de présentation en police Didot.
Elle arrivait. Toujours. Avec l’assurance tranquille des gens qui n’ont encore jamais signé un bon à tirer, ni regardé un four industriel en face, ni surtout jamais assumé quoi que ce soit devant un client en colère.
Sa phrase d’ouverture était invariable, prononcée avec le naturel désarmant d’une sainte annonçant un miracle :
« Nous souhaitons développer un flacon pour un nouveau parfum… mais nous n’avons pas de budget. »
Moment de grâce.
Je répondais alors avec le tact diplomatique qui fit, paraît-il, ma modeste réputation dans le secteur :
« Je vous remercie pour cette confidence. Si ce groupe de luxe propriétaire de 5800 hôtels cinq étoiles, six yachts, et très probablement d’une petite république fiscale discrète nichée entre Monaco et le Liechtenstein se retrouve soudainement sans budget, c’est une information de première importance. Mon père, journaliste, serait enchanté. Vous envisagez le dépôt de bilan avant ou après les fêtes de fin d’année ? Je pose la question pour les calendriers. »
À cet instant précis se produisait un phénomène d’une beauté scientifique rare : les traits de la jeune vestale se figeaient. Comme un mascara oublié au congélateur. Comme une sculpture de Camille Claudel. Comme une réunion de comité de direction un vendredi à 17h.
Car voici ce que les moodboards n’enseignent pas, et que personne n’ose dire dans les open spaces qui sentent le latte à l’avoine et l’optimisme naïf :
L’industrie du flaconnage n’a rien d’un nuage de jasmin.
C’est une industrie lourde. Brutalement, glorieusement lourde. Du verre en fusion à 1200 degrés. Des fours de 40 tonnes qui ne se mettent pas en pause pour un « retour d’inspiration ». Des moules qui coûtent le prix d’une maison bretonne avec jardin et vue sur la mer et encore, une maison que vous n’aurez jamais parce que vous dépensez votre argent en moules pour des flacons. Des délais, des tolérances, des cadences. Une logistique qui a moins d’humour que l’administration fiscale issue du plan Marshall. Et des machines qui, contrairement aux chefs de produit, ne fonctionnent pas à l’enthousiasme.Cela demande méthode, rigueur et organisation. Trois notions qui circulent avec la régularité d’un fantôme dans les réunions de jeunes chefs de produit après le troisième café alternatif.
Mais il faut faire avec. Les grandes maisons adorent ça : segmenter. Les tâches. Les équipes. Les responsabilités. Surtout les responsabilités. Une merveille d’ingénierie managériale où chacun décide souverainement d’un minuscule morceau sans jamais avoir à porter le poids de l’ensemble. Système d’une redoutable élégance, il faut le reconnaître : à la fin, quand tout s’effondre, c’est toujours le fournisseur qui ramasse la grenade dégoupillée et doit faire avec un sourire de notaire.
Pendant ce temps, la jeune chef de produit est déjà sur un autre brief.
Au commencement était donc le Moodboard.
Et le Moodboard était sans forme et vide, et les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme — mais il y avait une planche Pinterest, et c’était l’essentiel.
On y trouvait invariablement, comme par une loi de la physique que personne ne conteste :
— L’architecture d’une mosquée d’Ispahan photographiée en heure dorée,
— La coupe transversale d’un minéral rarissime découvert dans un volcan islandais pendant les vacances d’été,
— Une sculpture de Brancusi (toujours Brancusi, jamais quelqu’un d’autre, Brancusi est l’animal totem de l’industrie du parfum), Et, pour une raison que personne n’a jamais réussi à expliquer sans bafouiller, une photographie de banquise.
Le designer présent au brief écoutait tout cela avec le sérieux d’un neurochirurgien décrivant une greffe à un amphithéâtre médical. Il hochait la tête. Il posait des questions pertinentes sur « l’intention poétique du projet ». Puis il rentrait chez lui, réfléchissait longuement, convoquait son talent, et produisait ce que les contraintes techniques avaient déjà décidé à sa place :
Un parallélépipède légèrement arrondi.
Neuf fois sur dix. Dix fois sur dix si l’on est honnête après le premier verre. Ce qui n’était pas inélégant en soi mais qui entretenait avec la banquise islandaise et la mosquée d’Ispahan une relation que l’on qualifiera diplomatiquement de spirituelle.
Serge Mansau, lui, aurait peut-être encore trouvé quelque chose. Mais Serge Mansau a quitté la scène. Et depuis, c’est le règne du parallélépipède poli, du minimalisme confiant, de la bouillotte de pharmacie habillée en édition limitée.
Venait ensuite la longue période des réunions.Nombreuses. Denses. Peuplées de gens qui n’avaient pas les mêmes informations mais partageaient le même vocabulaire. On y entendait beaucoup le mot « évident ».
« Évident » est le Graal absolu de ce milieu. Cela signifie que l’objet semble avoir toujours existé, qu’il était là avant même qu’on le conçoive, que l’univers n’attendait que lui. C’est le plus grand compliment que l’industrie du luxe sache formuler. On se félicitait. On se congratulait. On validait.
Puis la directrice générale, lors d’une ultime réunion de validation finale définitive et irrévocable, ressentait soudain « un feeling différent sur la hauteur de col ».
Un feeling. Sur la hauteur de col
Le projet repartait pour trois semaines. Le mouliste pleurait intérieurement. Le fournisseur révisait ses délais. Et moi — moi — je comprenais à cet instant précis, avec la certitude tranquille du clinicien, que la directrice générale était enceinte. Il n’y a pas d’autre explication rationnelle à une sensibilité aussi aiguisée sur les ouvertures de col. Elle estimait avoir acquis, par voie hormonale, une expertise en goulot de flacon qu’aucun bureau d’études n’était vraiment en position de contester.
Dans quel monde, Vuitton.
Voilà. C’était mon ancienne vie. Elle m’a tout appris sur le verre, sur les hommes, et sur le fait qu’une banquise n’a strictement rien à voir avec un flacon de parfum. Mais on continue à mettre des banquises dans les moodboards. Et c’est peut-être ça, finalement, le vrai luxe.
FM
