L’HUMANITÉ : CET ANIMAL QUI SE NOIE EN DÉCOUVRANT QU’IL EST MOUILLÉ
Le monde est contradictoirement compliqué. Nous savons tout, et nous ne comprenons rien. Nous sommes plus connectés qu’une centrale téléphonique de 1953, et plus seuls que Robinson Crusoë un soir de pluie. Nous avons l’information à portée de pouce. Le pouce ! cet appendice autrefois réservé aux autostoppeurs et aux empereurs romains nous fait ressortir plus hébétés qu’éclairés des media sociaux. Bravo, l’espèce humaine. Chapeau, la modernité.
Jadis, il y avait un Programme. Un beau programme propre, avec des flèches qui montaient. On appelait ça le Progrès, et ça rassurait tout le monde, à commencer par ceux qui en profitaient et finissant par ceux qui le subissaient. La technique allait tout résoudre. L’accumulation des savoirs allait nous rendre sages. La croissance allait nous rendre heureux. Vous avez vu le résultat : nous sommes savants, nous sommes riches, non ! Mais, nous sommes en train de faire cuire la planète comme une pomme de terre oubliée sur le feu.
Car voici le grand numéro de magie du XXIe siècle, le tour que personne n’avait commandé : la mondialisation qui libère et engendre le repli. L’abondance crée le vide. La maîtrise technique fabrique l’impuissance. C’est du Houdini à l’envers : on entre libre et on ressort enchaîné, et le public applaudit quand même parce qu’il ne sait plus très bien ce qu’il est venu voir.
Et la Nature, dans tout ça ! Ah, la Nature ! Nous avions décidé, avec cette élégance qui nous caractérise, qu’elle était extérieure sorte de décor ou garde-manger, transformé en dépotoir de luxe. Nous voilà maintenant, avec nos rapports alarmants et nos COP annuelles, à redécouvrir que nous faisons partie d’elle. Quelle surprise ! Quel scoop ! Les paysans sumériens le savaient, les Indiens d’Amazonie le savent, et nous, nous avons eu besoin de deux siècles d’industrie et d’un dérèglement climatique pour arriver à cette conclusion renversante : nous habitons la Terre. Pour cette simple phrase, le Prix Nobel est en chemin.
C’est à ce moment que les philosophes retroussent leurs manches, et sortent l’espoir de leur poche, comme un mouchoir propre, les crises ne sont pas que des effondrements, elles sont également des révélateurs. Dans le chaos, naissent des solidarités, des imaginaires neufs, une quête de sens. Magnifique. Je veux bien le croire. J’ai moi-même survécu aux chaos suffisants pour savoir que l’humanité est capable du meilleur dans ses pires moments. C’est son charme le plus exaspérant.
Alors notre penseur, cet honnêtes hommes, je lui accorde, nous interdit deux extrêmes également imbéciles : d’un côté, croire que la technologie et l’administration vont régler l’affaire comme on répare une chaudière. De l’autre, pleurer un âge d’or qui n’a jamais existé que dans la tête de ceux qui n’y vivaient pas. Ni les ingénieurs-sauveurs, ni les nostalgiques-en-sandales. Ce qu’il nous faut, dit-il, c’est penser la relation de l’économie avec l’écologie, le local avec le planétaire, la raison avec la sensibilité.
À bientôt soixante dix ans passé de littérature et de diplomatie, j’aurais appelé ça simplement : être adulte. Mais, passons. L’avenir, nous dit-on pour finir, n’est ni fatal ni garanti. C’est une œuvre collective inachevée. Et dans cette ouverture, fragile mais réelle, réside la chance de notre époque.
Fragile mais réelle.
Mes amis, j’ai connu des résistants qui travaillaient avec moins. J’ai vu des hommes reconstruire des villes sur deux mots d’espoir et une blague à moitié drôle. Alors oui, prenez votre fragile-mais-réel, serrez-le dans votre poche, et au travail.
L’humanité a survécu à tout ce qu’elle s’est infligé.
Ce n’est pas une raison de continuer, mais c’est une raison d’essayer.
