L’ART DU VENT ET LA MONTAGNE ENVOLÉE
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette image d’un pont emballé par des bâches en plastique, accroché à une armature qui s’envolent au premier coup de vent. Non pas une œuvre qui résiste. Non pas une œuvre qui défie le temps. Tout simplement, une œuvre qui fuit devant la météo, comme les créations de notre temps.
Et pourtant, quelque part, dans une galerie climatisée, dans un catalogue sur papier glacé, dans une vente aux enchères où les téléphones s’agitent comme des foetus de paille, cette chose a un prix. Certainement un prix indécent, car voilà ce qu’est devenu le marché de l’art contemporain : une immense machine à transformer le vide en valeur net d’impôt, et l’on ne regarde plus une œuvre, on regarde qui la signe ou qui l’achète.
Confronté au vrai sculpteur, celui qui taille la pierre pendant des années, qui respire la poussière de marbre, qui recommence dix fois le même geste, on lui dira poliment que c’est trop classique, trop sérieux ou trop honnête, peut-être ! Prenez, par exemple, ce même sculpteur, faites-lui coller du plastique sur des fils de fer, appelez ça une installation, ajoutez un texte de quatre pages en français et en anglais pour expliquer que les montagnes questionnent la frontière entre permanence et dissolution dans un monde post-matérialiste et là, les collectionneurs arrivent.
JR a imprimé des visages géants sur des murs. C’est beau. C’est grand. C’est inhumain, finalement, car aujourd’hui, il faut juste du culot, et avec un bon galeriste, quelques photos bien cadrées sur Instagram, la mécanique se met en route toute seule.
La société ne juge plus l’œuvre et le travail de l’artiste. Elle juge le bruit autour de l’œuvre, le buzz. Pire, ce n’est pas l’artiste qui triche. Il fait ce qu’il peut avec ce que le marché lui tend. Les crétins, c’est nous : les acheteurs, les spectateurs, les validateurs. Ceux qui ont décidé, collectivement, que la valeur d’une œuvre d’art se mesure à la spéculation qu’elle génère, et non à l’émotion qu’elle provoque. Ceux qui achètent un emballage à dix mille euros et qui rentrent chez eux satisfaits d’avoir acquis quelque chose.
Jusqu’au prochain orage. Les Christo eux ne s’envolent pas seulement quand l’artiste a décidé. Mais, pour JR l’argent, lui, reste dans les poches du bon côté du vent, à Southfork Ranch.
FM
