VUITTON À QUI APPARTIENT UNE FLEUR ?
J’ai longtemps cru que le luxe était une citadelle. Je me trompais : c’est une frontière, et comme toutes les frontières, elle attire ceux qui rêvent de la franchir sans visa. Louis Vuitton vient de l’apprendre à Pékin, où l’on plaide de nouveau pour savoir à qui appartient un motif, question qui, posée autrement, revient à demander à qui appartient un souvenir.
L’affaire, en soi, n’a rien d’exceptionnel. Un entrepreneur du nom de Huang Min Yao aurait fait enregistrer, en 2024, un dessin qui ressemble à s’y méprendre à ceux que la maison française considère comme siens depuis un siècle. Le tribunal a écouté, pesé, hésité car la justice, comme les vieilles amours, préfère parfois ne pas conclure trop vite. J’appelle cela l’élégance du doute : on prend le temps de choisir ses mots avant de les figer dans le marbre d’un jugement.
Mais il y avait, dans cet air de Pékin, quelque chose que les avocats n’avaient pas prévu : une nation entière s’est mise à discuter, sur les réseaux, de ce qui n’était au départ qu’une querelle de tampons et de brevets. Des centaines de milliers de voix ont transformé le procès en miroir tendu à l’Occident, qui croit parfois que la beauté a une seule adresse postale.
Car voilà le vertige de notre siècle : une marque française devenue mondiale affronte une marque chinoise devenue, elle aussi, citoyenne du monde, et toutes deux se disputent une fleur. Une fleur ! Comme si l’on pouvait breveter le printemps. Carwyn Morris, qu’on dit chercheur avisé, a eu ce mot juste : la culture n’est pas un coffre-fort, c’est une conversation. J’ajouterais, en vieux romantique : c’est une rivière, et l’on ne possède jamais une rivière, on s’y baigne, voilà tout, et parfois on y laisse tomber, par mégarde ou par orgueil, l’idée qu’on en était le seul propriétaire.
Chacun, dans cette histoire, brandit une carte au trésor. Le malheur ou la grâce, selon l’humeur du jour, c’est que personne ne s’accorde sur l’endroit où creuser. Peut-être le véritable luxe, celui qu’aucune contrefaçon ne saurait imiter, serait-il de s’entendre enfin sur le sens du mot original avant que les copies elles-mêmes, lasses d’être copiées, ne finissent par porter plainte pour plagiat.
FM

