L’AUTODAFÉ DE L’INQUISITION MODE
La bêtise d’autrui a ceci de délicieux qu’elle nous dispense d’inventorier la nôtre, et si l’on devait un jour couronner le narcissisme numérique, reine des vertus, alors le « Selfesse », cette offrande fessière au dieu Meta, ce fondement sans fondement deviendrait l’étalon officiel de notre déchéance.
Voici l’ère des hystériques du « posting instagramique », des exhibitionnistes du tweet, des épileptiques de la story qui se croient penseurs parce qu’ils ont lu un résumé de Rimbaud sur un « Live Instagram » cette engeance qui nous impose sa liturgie du vide : la messe du fessier hissée au rang de manifeste, l’évangile selon Saint Postérieur.
Tiktok devient ainsi le thuriféraire de la reconnaissance fesse-ciale, persuadé qu’un séant bien cadré vaut diplôme, un espace où l’on troque la pensée contre l’angle de prise de « cul ». Le phénomène prolifère sur un fumier de choix : croisement contre-nature entre slogan de « Community manager » et une conscience de culture avortée avant terme.
Eléments de langage qui grouillent, et on les croise chaque jour « en bonne intelligence » mot bien galvaudé. L’un de leurs « hérauts » me servit un soir une diarrhée verbale où j’entendis que ce mouvement « ouvrirait une voie dé-culpabilisante entre acceptation et rejet des normes, » plaidant « le choix radical de l’auto-détermination » tout en « reconsidérant la culture Pop », et « ta sœur, elle bat le beurre, » ai-je pensé !
Époque hurleuse et paranoïaque, qui ne clôt jamais le roman de ses propres cauchemars que pour mieux se prosterner devant le spectacle de sa propre extase en un mot, le selfie de Narcisse, l’auto-satisfaction changée en bûcher de l’Inquisition. (Auto da fé : du latin « acte de foi ». La messe est dite, si j’ose dire.)
Alors, le jour où ce culte du vide sera classé norme AFNOR ISO 9002 de l’esprit contemporain, j’assisterai à un spectacle avec la gourmandise du spectateur romain car il est probable que deux grands prêtres du genre finissent par s’écharper pour le trône de l’empire. Et je me réjouis d’avance de cette bataille de titans à l’intellect nécrosé, où le seul sang versé sera celui d’une syntaxe déjà moribonde.
Mais, finalement, je me suis trompé, car ces inquisiteurs sont déjà là, bien vivants. Ils larguent des bombes sur une population qui n’a rien demandé, sorte de charognards du récit qui font profession d’indignation calibrée, et qui transforment leur autodafé médiatique, en recyclant les morts civiles en matière première pour leur propagande, en munitions rhétoriques pour leurs traces futures laissées dans l’histoire. Finalement, à force d’adouber la bêtise, on a fini par la couronner, et elle règne !
FM
