LE RETOUR D’ANDERSON EN QUATRE FEUILLES
Les vents de l’hiver s’apprêtent à souffler sur les antiques pierres du Trinity College de Dublin, un humble billet d’invitation, tel le héraut∗ (Moyen Âge, officier dont les fonctions étaient la transmission des messages) d’une destinée nouvelle, annonce que Jonathan Anderson lèvera le voile sur le défilé Dior pré-automne, le quatrième jour de décembre.
Car c’est en cette même cité que le jeune Anderson fit naguère ses premiers pas dans le noble théâtre des étoffes, au sein des galeries de Brown Thomas, avant que son art ne s’étendît jusqu’aux brasseurs de la sombre Guinness sous l’enseigne de J.W. Anderson. Pourtant, jamais encore n’avait-il offert à sa terre natale le spectacle d’une collection façonnée de sa propre main. Ainsi revient-il, non tel un simple créateur, mais comme un fils rappelé par le sol qui le vit naître.
Et voyez comme il rompt avec les antiques usages. Là où, sous le règne de la Maria, les collections pré-automne s’offraient d’abord aux regards sous la forme de feuillets enluminés, avant de parcourir les royaumes en fastueux cortèges, Anderson renverse l’ordre établi. Depuis que Kyoto accueillit, en l’an deux mille vingt-cinq, la dernière de ses processions, le silence s’était fait. Or voici qu’un nouveau chapitre s’ouvre, dont nul ne connaît encore le dessein caché.
La maison Dior ne révèle point les raisons de ce changement d’heure et de saison. Elle rappelle toutefois que Dublin fut le berceau de Carmel Snow, souveraine des pages américaines de Harper’s Bazaar, celle-là même qui, frappée d’émerveillement devant la première vision du maître Christian Dior en l’an mille neuf cent quarante-sept, forgea ces mots immortels : « New Look ». Ainsi, d’un souffle de plume, elle offrit un nom à une révolution.
Quant au carton d’invitation, il se pare de cette sentence illustre, comme un blason hérité des temps glorieux, accompagné d’un trèfle à quatre feuilles. Cet emblème, qu’Anderson semble avoir choisi pour guider son règne chez Dior, ne saurait être confondu avec le modeste shamrock d’Irlande, dont les trois feuilles suffisent depuis des siècles à porter la mémoire de l’île. L’un promet la fortune, l’autre incarne l’âme d’un peuple. Entre ces deux symboles se joue peut-être tout l’art du couturier : unir la grâce du hasard à la permanence de la légende. Comme quoi le bon « Eire » ne fait pas toujours Dublin.
FM
