YAMAMOTO LA FRANGE DU TEMPS
Il est des vieillards (年配の方) que le temps semble avoir oubliés, Yohji Yamamoto est de ceux-là, le corps courbé par les années, peut-être aussi par cette couture à laquelle il aura sacrifié sa vie. Le vieil homme daigne encore paraître et, dans le soir de son existence, continue de jeter sur les podiums les ombres étranges de son imagination.
Celui que mon père fit venir, autrefois, de l’Empire du Soleil-Levant, revient aujourd’hui avec une collection de franges. La frange : à une lettre près, cela aurait pu être la fange. Mais, chez Yamamoto, même ce qui pend, s’effiloche, et ce qui menacerait de tomber, conserve une étrange noblesse. Elles sont partout les franges ; elles ruissellent d’abord le long de courbes maintenues par des fils métalliques, comme si le vêtement, fatigué de sa propre matière, cherchait à s’échapper de lui-même.
Les premières silhouettes ont quelque chose de sculptural et de spectral : la femme n’est plus tout à fait vêtue, elle est entourée de lignes, de fils et de mouvements. Ailleurs, les franges gagnent les épaules comme les derniers galons d’un vieil uniforme militaire qui se déferait lentement. Elles enveloppent les corps de treillis géométriques ; de longues volutes se balancent dans l’air telles les fibres d’un attrape-rêves abandonné au vent.
Puis, viennent les manteaux ; leur construction demeure sévère, presque monumentale, mais leur étoffe paraît avoir perdu leur trame. Il ne resterait plus que la chaîne, libre, flottante, comme si le tissu lui-même avait commencé à disparaître. Les mailles connaissent la même métamorphose : opaques un instant, elles deviennent transparentes l’instant suivant, laissant derrière elles des fils suspendus, vestiges d’un vêtement qui semble se défaire sous nos yeux.
Tout, ici, paraît parler du temps, les fils pendent, les étoffes s’effacent, les galons se défont, les corps passent derrière des voiles. Et pourtant rien ne meurt véritablement. Car le vieil homme est encore là. Yohji Yamamoto demeure devant la fange du temps avec ses franges pour quelques dernières insolences, et tandis que tout semble vouloir se défaire autour de lui, il continue, obstinément, à coudre.
FM

