LOEWE TRACAGE A LA TRONCONNEUSE

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Se déplacer jusqu’au château de Vincennes, oui, Vincennes, constitue déjà, en soi, une preuve d’amour envers la mode. En voiture, les embouteillages m’auraient offert près de deux heures de méditation forcée avant d’atteindre le but. Or, si la géographie est d’ordinaire le cadet de mes soucis lorsqu’il s’agit d’assister à une collection, encore faut-il que le voyage mène quelque part.

Cette fois, il menait à une sorte d’apostasie textile : une collection sectaire, iconoclaste, traitant les matières nobles avec cette désinvolture particulière qu’on réservait autrefois aux samedis de soldes chez Tati. J’aime beaucoup l’avant-garde. Surtout, lorsqu’elle a la délicatesse d’aller quelque part.

Franchement, cela ne valait pas le trajet. L’homme de Tolède, assis à côté de moi, et qui n’avait pas jugé nécessaire de me dire bonjour, paraissait pourtant ravi. Il applaudissait même avec cette ferveur admirable des gens qui ont reçu leur invitation gratuitement et passé l’essentiel du défilé à contempler leur iPhone. Il existe dans la mode une forme très particulière d’enthousiasme : celle qui permet d’applaudir ce qu’on n’a pas regardé.

Face à moi trônait la Dame du Châtelet en personne, Delphine, fille du seigneur, impeccablement apprêtée avec cette élégance bourgeoise qui pardonne beaucoup de choses, sauf précisément d’avoir l’air mal habillée. Je parierais volontiers mon abonnement Navigo contre une salade de pissenlits qu’elle ne portera jamais une seule des pièces présentées ce matin. Même sous la menace, et même pour une œuvre de charité, soyons fous si Free prenait les frais à sa charge.

Mais pourquoi tant de violence couture ! Est-ce parce que Javier Milei était en France cette semaine ? Avait-on décidé, en son honneur, que la couture se pratiquerait désormais à la tronçonneuse, que le cachemire se taillerait au taille-haie et que le point de feston s’exécuterait avec des gants de boxe ?

Je salue au moins la cohérence du programme : abolir les règles, déréglementer la coupe et laisser le tissu se débrouiller avec le marché. « Viva la libertad » de saccager le cachemire ! Le loup ne sera pas content.

Nous en sommes au quatrième jour de la Fashion Week, quatrième jour de sourires crispés, de talons douloureux, de voitures qui n’avancent plus et de gens qui vous assurent avoir « adoré » avant même d’avoir décidé ce qu’ils venaient de voir. Et moi, pauvre pèlerin de cette religion sans Dieu mais non sans attachés de peste, j’avais traversé Paris pour venir m’extasier devant une collection qui ne méritait même pas que je fisse semblant.

Car l’extase est une denrée rare. Elle coûte cher. Et, ce jour-là, elle n’était manifestement pas comprise dans l’invitation. Voilà donc des matières nobles maltraitées, des silhouettes semblant avoir survécu à un accident de sécateur et, autour d’elles, un public applaudissant avec application, de peur sans doute de passer pour les ploucs qu’il soupçonne secrètement les autres d’être.

Moi, je n’ai pas cette inquiétude,  je ne suis pas un plouc ; je suis pire : un accident de parcours, une erreur de casting. Le résultat probable d’une stagiaire qui, prise d’un instant de travail intensif ou d’une faute de frappe, m’a envoyé une invitation, un comble ! Ou une demande de Hernandez pour être né en vie « Born to be Alive », allez savoir !

Je regrette donc mon ticket de métro. Mais, je regrette davantage encore le temps que ce métro m’a pris pour venir jusqu’ici. L’argent se récupère parfois ; le temps, jamais. C’est peut-être pour cela que la mode s’obstine tant à vouloir être en avance. Je repartirai à vélo, après tout, la pédale reste, dans la mode comme ailleurs, un excellent moyen de remonter jusqu’au cœur de Paris, non ?

FM