HOCKNEY LE GRAND PRÊTRE DE LA PISCINE BLEUE
On nous serine depuis quarante ans que David Hockney serait le dernier grand peintre vivant, une sorte de prophète chromatique descendu du Yorkshire avec une palette de bonbons acidulés pour sauver l’art occidental de sa mélancolie. Car, enfin, que contemple-t-on dans ces fameuses piscines devenues icônes universelles ? Une eau bleue impeccable, un soleil sans histoire, des villas de rêve, des corps bronzés…. Le tout avec la profondeur métaphysique d’un catalogue immobilier de luxe de Iris Apfel. Ils ont les mêmes Lunettes.
Hockney n’a pas tant peint la Californie qu’il a fabriqué son logo. Il a transformé le fantasme de la réussite bourgeoise des Kadashiante en papier peint culturel pour appartements tunés. On ne regarde pas ses tableaux, on s’y installe comme dans une salle d’attente climatisée.
Et c’est précisément pour cela que Le Seigneur l’adorait. Hockney décorait le monde comme d’autres choisissent les rideaux « J’adior » du salon. Chez lui, tout est propre, rangé, poli, repassé. Même la lumière semble sortir du pressing. On cherche la rugosité, le doute, l’accident, la sueur du peintre aux prises avec la matière. On ne trouve qu’une perfection de brochure touristique, une esthétique de résidence secondaire « maison témoin » prête pour la visite.
Puis, vint sa période numérique pour singer Warhol, accueillie par les critiques avec le sérieux de prêtres défroqués découvrant une nouvelle relique. Vers un monde où la peinture devient un fichier, où le geste se réduit à une caresse sur verre trempé de l’Ipad, où l’œuvre arrive déjà prête à être imprimée sur mugs ou un foulard. Depuis Lascaux, les artistes luttaient contre la matière. Hockney, lui, a trouvé le moyen de l’éliminer. Quel progrès !
La peinture, autrefois, avait l’épaisseur de la terre, de l’huile, les odeurs de la térébenthine et du temps accumulé. Avec Hockney, la tragédie, même du geste, disparaît pour laisser une image parfaitement exportable, parfaitement commercialisable, parfaitement compatible avec la boutique du musée.
Quant aux portraits, ultime refuge des défenseurs du maître, ils possèdent certes une élégance indéniable. Tout y est à sa place, et les modèles semblent condamnés à une éternité de bonne éducation. On admire la composition comme on admire une vitrine parfaitement agencée. Mais où est le vertige ? Car même l’âme paraît avoir reçu des consignes de maintien.
Au fond, son immense succès raconte peut-être moins l’histoire d’un génie que celle d’une époque. Une époque qui préfère l’image à la peinture, la reproduction à l’expérience, la communication à la création, le confort au trouble. Hockney est l’artiste idéal pour un monde qui veut de la couleur sans risque, de l’art sans malaise, du prestige sans difficulté. Il est devenu l’immense peintre d’une civilisation qui confond parfois le chef-d’œuvre avec un fond d’écran particulièrement réussi.
Et c’est précisément pour cela qu’il triomphe. Parce qu’il ne dérange presque jamais. Parce qu’il est immédiatement aimable. Parce qu’il transforme la culture en produit de luxe souriant.
Bref, David Hockney est peut-être le plus grand décorateur de notre temps. Quant à savoir s’il est le plus grand peintre vivant, la question reste ouverte. Mais, une chose est sûre : si l’histoire de l’art devait un jour être remplacée par une chaîne d’hôtels cinq étoiles, il en serait sans doute le saint patron.
FM♥
