CALDER LÀ OÙ VUITTON FAIT LÉVITER LE REGARD

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Dès l’abord, le regard du visiteur est comme saisi par une main invisible, et retenu un instant dans une suspension presque sacrée, où se déploie, une vaste constellation de formes vermillon, dont les élans semblent converser avec les voiles diaphanes de Gehry, comme si l’architecture elle-même avait consenti à devenir souffle. Rien ici ne pèse plus selon les lois ordinaires de la matière : la sculpture ne s’impose point, elle respire, elle flotte, elle semble écouter le silence même de l’espace, et s’y fondre comme une pensée devenue visible du Seigneur.

Plus avant, le parcours incline son cours vers une œuvre des origines, Le Cirque Calder (1926–1931), prêté par le Whitney Museum of American Art, et qui apparaît tel un monde miniature où l’infini se cache sous l’apparence du jeu. Ces figures de fil de fer et de tissus légers, ces fragments d’objets métamorphosés en personnages, évoquent moins une construction qu’un songe éveillé. On croit entendre encore la voix de l’artiste, comme s’il venait à peine de quitter la salle, laissant derrière lui cette troupe prête à recommencer sa danse fragile au moindre souffle du souvenir.

Chez Calder, le mouvement n’est jamais simple ornement de l’œil, mais nécessité profonde, presque métaphysique. Small Sphere and Heavy Sphere (1932–33) en offre la démonstration comme une expérience du destin lui-même : la rencontre d’une masse et d’une autre, l’impact, la rupture, puis la reprise d’un ordre incertain où le hasard, tel un dieu discret, gouverne les trajectoires. Le son s’y mêle à la matière, et l’œuvre cesse d’être chose pour devenir événement, durée, inquiétude du temps.

Mais voici qu’à cette turbulence succède une sorte de recueillement. Les Constellations des années 40 s’élèvent comme des ciels intérieurs, tissés de bois et de fils, fragiles architectures de l’équilibre et de l’effacement. Nées dans l’ombre des heures troublées de la guerre, elles semblent suspendre le monde dans une méditation sans parole, où chaque élément hésite entre présence et disparition, comme une étoile qui consentirait à n’être qu’un souvenir de lumière.

Certaines œuvres, plus loin, prennent des accents presque organiques, comme si la nature elle-même avait consenti à entrer dans le métal. Black Widow (1948) étend ses lignes sombres avec une grâce inquiète, arachnéenne vision qui semble veiller sur le vide. Et l’on voit encore Lily of Force (1945) ou Bougainvillier (1947), où le fer se fait floraison aérienne, et où la lourdeur des matériaux s’oublie dans une sorte d’allégresse suspendue, défiant les lois tacites de la pesanteur.

L’exposition n’oublie point la vibration sonore des choses, avec Dispersed Objects with Brass Gong (1948), où le mouvement engendre la résonance, et où l’œuvre déborde d’elle-même pour devenir écoute. Quant à la Mercury Fountain (1937), présentée ici sous forme de modèle, elle rappelle un Calder tourné vers les douleurs de son temps, répondant aux convulsions de la guerre civile espagnole par une matière troublée, presque liquide, où la beauté se mêle à l’inquiétude comme un sourire voilé de deuil.

Et l’on traverse ainsi les salles, comme on traverserait des mondes successifs, tantôt vastes, tantôt secrets, où l’échelle se renverse sans cesse, du minuscule au monumental, du jeu à la gravité, du rêve à la pensée politique. Les prêts venus du Museum of Modern Art, de l’Art Institute of Chicago et du Centre Pompidou, ainsi que de maintes collections privées, confèrent à cette réunion des œuvres un éclat presque irrépétible, comme si le temps lui-même avait consenti à rassembler ses fragments pour un instant unique.

Plus qu’une rétrospective, « Rêver en équilibre » apparaît ainsi comme une suspension du monde dans son propre vertige. Calder n’y figure point seulement comme l’inventeur du mobile, mais comme un poète des forces invisibles, un ordonnateur de vents, de gravités et de hasards, qui aurait su faire de l’air même une matière sculpturale.

Et lorsque l’on s’éloigne enfin, il demeure dans l’âme une impression persistante, presque indéfinissable, comme si le monde, durant quelques instants furtifs, avait cessé d’être pesant, et s’était souvenu de sa légèreté première.

FM♥