LE DERNIER GLAMOUR DES LUNETTES FRANÇAISES
Il est des époques où le luxe ressemble à ces royaumes finissants qui empruntent leurs fastes à des ruines qu’ils ne comprennent plus. Ainsi reviennent aujourd’hui les grandes lunettes françaises, larges comme des visières de tragédiennes comme Sarah Bernhardt, surgissant au milieu d’un monde affairé à se contempler lui-même dans les miroirs lumineux des téléphones portables. Jadis, la France façonnait ses montures dans le silence neigeux du Jura, désormais, elles apparaissent surtout entre deux photographies portées par des égéries numériques dont la célébrité voyage à la vitesse d’une réclame de supermarché. Dua Lipa, elle-même, qui ne « lie-pas » davantage les livres que les saisons, expose ses verres fumés à des millions d’adorateurs invisibles, donnant à une monture française l’éclat passager d’un soleil sur une vitrine de duty free.
Je songe parfois aux artisans du Jura, penchés autrefois sur leurs établis avec cette lenteur grave qui appartient aux hommes travaillant pour durer. Ils ignoraient sans doute qu’un jour leurs héritiers verraient leurs créations flotter dans les flux continus des « media sociaux », au bras de mannequins aux lèvres gonflées de lumière artificielle et d’ennui cosmétique. Les nouvelles prêtresses de la mode, bimbos universelles nourries de selfies et de cocktails couleur bonbon, célèbrent aujourd’hui la lunette française comme on célèbre un parfum dont on ne connaît ni la fleur ni le pays d’origine. Elles parlent de Paris avec l’accent des aéroports du Moyen-Orient et porteraient probablement le Jura quelque part entre Bali et Dubaï sur une carte du monde chiffonnée dans un Tote bag de plage.
Et pourtant, malgré cette étrange mascarade moderne, quelque chose résiste encore. Derrière les campagnes publicitaires, derrière les visages lissés par les écrans et les regards absents des influenceuses saisonnières, demeure l’ombre persistante d’une élégance française plus ancienne et plus profonde.
Les grandes montures d’écaille de tortue devenues plastique, continuent de traverser les boulevards Parisiens comme des souvenirs ambulants d’un raffinement mélancolique. Peut-être est-ce là le destin des beaux objets: survivre même à ceux qui les exhibent, comme les cathédrales survivent aux foules distraites qui passent devant elles sans lever les yeux.
FM♥
