PLEIN GAZ VERS LA BRETAGNE
Il y a des matins où la mécanique tient lieu de destin. Le mien pesait trois cents kilos, sentait l’essence, la patience contenue, et attendait dans le parking comme une bête qu’on aurait oublié de nourrir pendant l’hiver. J’ai vérifié l’huile, par superstition plus que par nécessité, on ne part jamais vraiment prêt, on part parce que rester devient soudain insupportable. Le casque sentait encore le dernier été, celui d’avant, celui où j’étais quelqu’un de légèrement différent.
La route, à cette heure, n’appartenait à personne. C’est le seul moment de la journée où le monde consent à se taire suffisamment pour qu’on s’entende penser ou pour qu’on cesse, justement, de penser, ce qui revient au même et qui est, je crois, le vrai but du voyage.
J’ai tourné la clé. Le moteur a toussé de cette toux virile du mâle Alpha, trop puissante pour le bon sens, puis il s’est mis à gronder avec cette assurance tranquille des choses qui savent exactement ce qu’elles valent. Nous nous ressemblions, la moto et moi, dans notre façon commune de cacher une certaine fragilité sous beaucoup de bruit.
Les premiers kilomètres appartiennent toujours à la ville, qui ne vous laisse pas partir sans réclamer son dû de feux rouges et de regards indifférents. Puis vient la Nationale, puis plus rien les champs, le vent qui s’engouffre sous la visière comme une vieille connaissance, et cette vitesse qui n’est pas tout à fait de la vitesse mais plutôt une manière de prendre congé de soi-même.
On dit que les motards sont des hommes seuls. C’est faux, ou plutôt c’est vrai seulement pour ceux qui n’ont jamais compris qu’on peut être en excellente compagnie avec le vent, deux roues et l’idée vague qu’on a bien mérité, cette année encore, de disparaître un peu, loin de ce bûché des vanités de l’industrie de la mode et du luxe.
J’ai roulé jusqu’à ce que la faim me rappelle que j’étais encore, malgré tout, un homme ordinaire. Je me suis arrêté dans un village dont j’ai déjà oublié le nom, pour boire un café trop fort en compagnie de gens qui ne savaient rien de moi ce qui, par les temps qui courent, constitue une forme de bonheur assez complète. Bonnes vacances à vous tous, et comme d’habitude, les meilleurs papiers en rediffusion sur Facebook tous les matins.
FM♥
