LA FAILLE DU LUXE
Il y a une poésie étrange dans cette photographie du rouge à lèvres de ma femme : une ligne ténue, presque effacée, d’une élégance involontaire et qui, à elle seule, murmure tout le problème.
Le Seigneur nous vend du rêve, de la sophistication, de l’excellence. On nous parle de haute couture jusque dans la cosmétique, du savoir-faire, du détail précieux, d’objets que l’on garde, que l’on expose presque. Et puis, au bout de quelques utilisations, voilà que l’écrin se fend, la montagne se fissure, le climat se réchauffe – il est vrai – les glaciers fondent… et même le rouge à lèvres Dior n’échappe pas à la tectonique des plaques.
La cosmétologie connaît pourtant admirablement bien le principe : on comble les fissures, on lisse, on repulpe, on corrige, on camoufle, on vend des sérums pour effacer les rides et des crèmes pour réparer les dommages. Mais, qui répare l’emballage quand c’est lui qui devient le dommage ? Et c’est là que commence le véritable scandale, car on pourrait me répondre : « Mais enfin, l’emballage n’est pas le produit ! »… Précisément. Si.
Pas entièrement, bien sûr. Mais dans le luxe, l’emballage fait partie de l’expérience, de la promesse et donc, d’une certaine manière, du produit. Quand on paie le prix d’un rouge à lèvres estampillé Dior, on ne paie pas seulement quelques grammes de matière colorée destinée à nos lèvres. On paie aussi un objet, une présentation, une sensation dans la main, une certaine idée de la perfection.
Sinon, autant vendre le raisin sans la bouteille au prix du grand cru. Non ? Parce qu’à ce niveau de prix, la moindre fissure devient éloquente. Elle n’est plus seulement une petite faiblesse du plastique, un défaut esthétique ou un accident de fabrication. Elle devient le symbole d’un décalage entre le prix demandé et la qualité réellement délivrée. Le luxe ne peut pas réclamer le prix du luxe et fournir la tolérance du produit ordinaire.
Cette fissure est d’autant plus irritante qu’elle ressemble à une contradiction parfaite : un objet censé incarner la maîtrise, la finition et la perfection porte lui-même la marque de sa fragilité. À quelques dizaines d’euros, on peut pardonner beaucoup, mais à un prix qui prétend nous faire entrer dans l’univers du luxe, beaucoup moins. La fissure est petite, mais le problème, lui, est beaucoup plus grand.
FM
