50 ANS ET TOUJOURS PAS D’EXPLICATION
Il y a cinquante ans que cette chose existe ! On l’a laissée vivre, grandir, essaimer sur les trottoirs du monde sans que personne, jamais, n’ait songé à demander des comptes à qui que ce soit. Karl Birkenstock l’a dessinée en 1976, paraît-il pour « empower humans to walk as nature intended ou « Permettre aux humains de marcher comme la nature l’avait prévu. » Comme si la nature, dans un moment d’égarement dont elle a dû elle-même avoir honte, avait un jour rêvé de pieds emballés dans du daim mou façon chausson d’hôpital.
On l’a appelée tour à tour « the soft clog », puis « Formal Birkenstock Quiet Clog » un nom si triste, si administratif, qu’on jurerait un formulaire de sécurité sociale plutôt qu’un soulier. La bête a fini par se stabiliser sous le nom de Boston, comme on baptise un chat qu’on n’aime pas vraiment mais qu’on n’a plus le courage de rendre à la fourrière.
Et voilà que ça devient une « expression pure du « purpose » de la marque », une « silhouette qui transcende les saisons, les géographies et les générations ». On croirait entendre parler d’une cathédrale, alors qu’il s’agit d’une semelle anti-statique portée par des infirmiers et des cuisiniers, ce qui est très bien, très digne, mais qui ne devrait tromper personne sur la nature profonde de la chose : un chausson de convalescent qui a réussi son coup de bluff.
La preuve du bluff, la preuve définitive, irréfutable, c’est que Narciso Rodriguez l’a un jour recouverte de cachemire pour un défilé, que Vogue Italia lui a consacré deux pages en 1998, comme on décernerait une légion d’honneur à un cafard particulièrement doué pour survivre et que le cafard, depuis, ne cesse de survivre jusqu’à des sommets qu’aucun cafard, même le plus ambitieux, n’aurait cru atteindre un jour, il avait la perruque de la Wintour.
Car il fallait bien qu’un homme incarne, à lui seul, le point final de cette ascension grotesque et cet homme, mes amis, ce fut le seigneur, en personne, maître des malles et des « flate cons », gardien du goût occidental depuis quarante ans, qui a fini par poser sa main sur ce sabot de plage devenu icône, sans doute avec la même moue songeuse qu’il réserve d’ordinaire à un Vermeer ou à une maison de haute couture centenaire.
Voilà l’homme le plus riche d’Europe, celui-là même qui a fait pleurer de désir des générations entières devant des sacs en toile plastifiée à cinq mille euros, qui investit sans sourciller dans une paire de savates orthopédiques née entre un chausson d’aéroport et un accident de laboratoire. C’est peut-être là, finalement, la seule vraie leçon de ce demi-siècle de Boston : que le goût, l’argent, et le bon sens n’ont jamais eu, nulle part, la moindre obligation de se fréquenter.
FM♥

