HUE LA MODE EN GROCS
Le défilé de la créatrice chinoise Caroline Hu se voulait, paraît-il, une démonstration saisissante de son talent pour la fabrication et la narration. Saisissante, oui. Comme un courant d’air froid dans une salle de couture.
Caroline Hu annonce d’emblée la couleur, ou plutôt l’intention philosophique : « La beauté naît de la destruction ». Voilà qui est rassurant. On comprend mieux l’état de certaines robes. Sa technique signature de smocks à effet aquarelle donne l’impression que les tissus ont traversé une averse artistique. Un peu comme si quelqu’un avait laissé les étoffes sous la pluie en espérant que cela devienne un concept à la Jacques Mumuse.
Pour renforcer la poésie du moment, des roses séchées trempées dans du silicone accompagnaient les silhouettes. L’idée était de préserver la fugacité de la beauté. Mission accomplie : les fleurs ont désormais la longévité d’un petit canard pour femme seule de salle de bain.
Autre moment de tendresse autobiographique : des pièces ornées de maille de coton vieillie à la main, inspirées d’une serviette que la créatrice conserverait depuis sa naissance. C’est touchant. Et l’on se dit, avec un certain soulagement, qu’elle n’a pas conservé ses couches-culottes pour pousser l’expérience fashion encore plus loin.
La créatrice s’est aussi beaucoup amusée avec les poches, qu’elle empile pour créer des motifs hypnotiques. Hypnotiques en effet : on finit par regarder ces poches comme on observe un tour de magie en essayant de comprendre où est passé le vêtement, « qui partage sa moitié avec un tiers », un faux vêtement mais un vrai cocu.
Dans ce défilé, les vêtements semblent vivre une seconde vie, parfois une troisième, comme dans un recyclage sentimental où chaque pièce se demande un peu ce qu’elle fait là. Et puis, arrive la grande nouveauté : la première collaboration avec Crocs. Oui, Crocs. Ces chaussures, qui ont longtemps été les héroïnes discrètes des potagers et des sorties de poubelles, deviennent soudain les partenaires d’un manifeste de féminité à la « Roustintin » qui avait inventé un vêtement bien trop grand pour lui et le couvrait de ridicule.
On ressort de ce défilé avec une certitude contemporaine : tout peut devenir poésie, et Marcel Duchamp triomphe comme Hu avec une serviette usée, une rose plastifiée, une veste retournée… et même une paire de Crocs. C’est dire l’étendue du possible.
FM


