YSL, LE SMOKING ET LA LÉGENDE DES SIÈCLES

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Sous un ciel d’ardoise où l’air semble taillé dans le marbre et la mémoire des élégantes flotte comme une brume, on vit paraître une procession de tailleurs noirs, graves et silencieux, tels des cygnes nocturnes d’un ballet, Tchaïkovski  glissant sur un lac d’ombres. Ils étaient nombreux, d’une noblesse indiscutable ; mais aucun ne possédait cette profondeur presque religieuse, ce mystère qui retient le regard comme un abîme retient la lumière, sinon celui de Saint Laurent.

Pour célébrer les soixante ans du « Smoking », cette armure de soie inventée par Yves Saint Laurent, qui osa un jour ravir au vestiaire des hommes son emblème le plus solennel pour en ceindre les épaules des Parisiennes.

À la tête de la création depuis dix années, Anthony Vaccarello semblait, ce soir-là, converser avec l’ombre du fondateur comme on parle à un ancêtre illustre dans la pénombre d’une bibliothèque. Il avait déjà fait défiler des Smokings ; mais cette fois, il en étira la ligne jusqu’à l’infini, creusa le décolleté comme on ouvre une fenêtre sur le vertige, affina la taille jusqu’à l’évidence. Les tissus, fluides et rayés d’un souffle discret, ondoyaient autour du corps ; la doublure, presque absente, laissait la silhouette respirer, comme si l’étoffe elle-même eût appris à se faire silence.

L’autre versant de cette rêverie tenait de l’alchimie. La dentelle, fragile comme un souvenir, fut saisie par le latex, transfigurée en vestes de cardigan sévères et en jupes droites d’une chasteté troublante. Des robes nuisettes, à peine murmurées, glissaient dans des harmonies audacieuses, reconnaissables entre toutes, avec la même évidence que le sillage d’Opium, dont le parfum semblait hanter l’immense podium comme une offrande invisible, à ce moment-là, j’ai pensé à Chantal Roos.

Les regards fuligineux brûlaient sous la paupière comme des braises sous la cendre ; les bijoux d’or, vastes et souverains, suspendaient à l’oreille des colombes de métal en talisman.

Puis vinrent, comme un entracte dans cette tragédie de velours, des manteaux de peau lainée, vastes et hospitaliers, des bombers aux manches chauve-souris, des tuniques d’inspiration médiévale rappelant que toute modernité véritable converse aussi  les siècles.

On sait que la maison, sous la conduite de Vaccarello, refuse d’exhiber sur le podium ces sacs qui, pourtant, font battre le cœur commercial du monde de la mode. Cependant, lors du final, les silhouettes en smoking tenaient à la main une minaudière. Était-ce là une concession ? Ainsi la femme Saint Laurent traverse la nuit, vêtue d’une austérité somptueuse, portant avec elle le strict nécessaire et l’infini du style.

FM