FENDI LE TRIOMPHE DU « NOUS » ET L’AGONIE DU STYLE
Maria Grazia Chiuri, qui avait autrefois dégainé chez Dior des slogans féministes comme on brandit une banderole lors d’un cocktail mondain, en arrivant chez Fendi à Milan, elle diffuse cette maxime d’une profondeur vertigineuse : « Moins je, plus nous ». On imagine la stupeur des cintres. Son ambition déclarée consiste à faire travailler hommes et femmes sous la même bannière au motif bouleversant que manteau, veste et pantalon partagent une structure similaire. Révélation presque scientifique : on change la taille, le concept survit. La gravité aussi, d’ailleurs. Elle rêve de créer « la veste que tout le monde désire ». Rêver d’universalité dans la mode est d’une charmante naïveté pour une femme de 62 ans ; c’est un peu comme vouloir écrire un poème qui plaise aux banquiers.
La collection, dans son ensemble, s’est montrée d’une prudence toute florentine. Rien ne dépasse, rien ne déborde, rien ne scandalise. Du classique, du portable, du vendable. Une mode qui ne cherche pas à troubler le monde mais à rassurer son comptable et le seigneur. On parle d’accessibilité comme d’une vertu, alors qu’il s’agit souvent d’une capitulation élégante.
Le noir dominait, bien sûr. On peut y voir de la sobriété, ou plus prosaïquement une stratégie de survie commerciale. Le noir est la couleur préférée des créateurs quand l’imagination prend un jour de congé. Denim, accents militaires, soupçon bohème : autant de références soigneusement calibrées pour ne froisser ni l’œil ni l’actionnaire. Chez Chiuri, le « nous » ressemble parfois à une étude de marché habillée en laine froide.
Quelques pièces tentaient une échappée : gilets folkloriques bordés de fourrure, combinaison vert kaki façon pilote disciplinée, veste de moto-cross savamment usée. L’audace, ici, semble avoir été autorisée sous surveillance.
On lui reconnaîtra cependant un talent certain pour les tailleurs impeccables, les manteaux en laine, les jupes plissées, les robes de cocktail en dentelle et les fourreaux du soir en panne de velours aux murmures des années 20. Chiuri excelle dans l’élégance polie, celle qui ne dérange personne et qui, précisément, pour cette raison, ne change rien.
Les petits cols en cuir blanc, portés en ras-de-cou, évoquaient un salut discret à Karl Lagerfeld, fantôme chic ayant régné plus de cinquante ans sur la maison romaine. Les sangles croisées sur certaines vestes semblaient chuchoter le nom de Kim Jones, comme si la collection était une conversation mondaine entre héritages masculins. Une armée de sacs Baguette, richement ornés, défilait avec la discipline d’un souvenir rentable, la nostalgie est un placement sûr quand l’inspiration hésite.
La fourrure a fait plusieurs apparitions, précautionneusement justifiées comme recyclées, vertu contemporaine oblige. À l’extérieur, des manifestants anti-fourrure criaient dans leurs mégaphones. À l’intérieur, on applaudissait. La mode adore le contraste, tant qu’il reste de l’autre côté des portes.
Premier grand lancement de la Fashion Week pour la « Grace Sisa », ainsi le défilé a attiré dirigeants de LVMH, célébrités et rédacteurs influents. L’immense podium débordait de photographes, et la collection, elle, débordait surtout de prudence. Et dans un monde où tout le monde prétend vouloir « moins je, plus nous », il est fascinant de constater que le véritable mot d’ordre demeure, imperturbable : plus de ventes, toujours plus.
FM


