LA NOUVELLE ARISTOCRATIE DU BALLON ROND
Aujourd’hui, il suffit parfois d’un ballon pour devenir prince, et d’un costume Gucci pour se croire roi.
Hier soir, en direct de Londres, se tenait le grand bal de cette nouvelle aristocratie, où les princes en Givenchy, les marquis en Gucci et les duchesses de circonstance célébraient le triomphe du ballon rond. Quel merveilleux progrès social ! Jadis, la noblesse se transmettait par le sang, aujourd’hui, elle s’acquiert à coups de pied. L’humanité a enfin trouvé le moyen de transformer une activité de cours de récréation en privilège monarchique.
Les maisons de luxe, toujours sensibles à la profondeur des portefeuilles, habillent ces nouveaux seigneurs comme autrefois les rois habillaient leurs favoris. Le logo remplace les armoiries, la montre tient lieu de blason et le nombre d’abonnés dispense désormais de posséder une conversation.
Bourdieu aurait parlé de capital symbolique, Debord de société du spectacle, Oscar Wilde aurait probablement demandé pourquoi tant d’argent ne permet pas d’acheter un peu d’esprit. Mais, le plus extravagant reste ce miracle du capitalisme moderne : les pauvres paient pour regarder jouer des millionnaires. Jadis, les riches entretenaient les pauvres pour les vêtir. Aujourd’hui, les pauvres entretiennent les riches pour avoir le privilège de les applaudir. Voilà sans doute la plus belle victoire du football : avoir réussi à faire payer le peuple pour contempler la fortune de ceux qui courent après un ballon.
Le football était jadis le rêve des pauvres. Il est devenu le carnaval des riches, où l’on confond la valeur d’un homme avec son prix de transfert et la grandeur d’une civilisation avec la taille d’un trophée. Pendant ce temps, le ballon reste le seul invité qui ne donne aucune interview et ne réclame aucun applaudissement. Il est peut-être aussi le seul à savoir encore où il va.
FM
