LES PETITS MARQUIS DE LA FASHION WEEK

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Petite chronique d’une cour où l’apparence tient lieu de talent.

Bienvenue à la Fashion Week de Paris, ce grand bal des prétentions où les vêtements sont devenus secondaires et où l’important n’est plus de voir, mais d’être vu. Au premier rang trône Léna Saturation, impératrice du téléphone portable, grande prêtresse de la story et de l’autocélébration numérique. Chaque apparition devient un événement, chaque mouvement une publication, chaque respiration une occasion de produire du contenu.

Non loin de là, surgit Le Flop Fringuant, journaliste et grand interprète des mystères de la mode en une minute chrono. Il commente, il observe, il s’extasie. Son verbe est aussi abondant que les compliments distribués à cette petite cour qui adore s’entendre célébrer une diarrhée mentale.

Voici venir le grand ordonnateur, le Petit Page, descendu de ses Cévennes natales pour régner sur ce royaume de chiffons et de vanités, gardien imaginaire du temple, maître des révérences, il distribue les bénédictions mondaines avec la gravité d’un cardinal officiant devant une assemblée de Bimbos imbéciles.

Dans son sillage, apparaissent les demi-mondaines de la nouvelle aristocratie numérique, dont Philippine le Doigt Désireuse, silhouette de cette société où l’on confond volontiers invitation et consécration, mondanité et légitimité, revenue du fond des âges.

Et que serait cette comédie sans Pascal Marrant, économiste de salon et musicien à ses heures perdues ? Entre deux considérations sur le marché du luxe et trois notes de musique, il apporte à cette mascarade la caution intellectuelle dont elle se croit si désespérément dépourvue.

Tout ce beau monde se croise, se congratule, s’embrasse et s’admire dans une extraordinaire chorégraphie de l’entre-soi. Mais soudain, les voici les autres : les anonymes, les sans-grade… Bref, les manants ou le peuple à votre guise. Ceux dont personne ne connaît le nom, mais qui semblent connaître toutes les portes d’entrée. Ceux qui collectionnent les invitations comme d’autres les timbres, qui photographient les premiers rangs sans jamais comprendre ce qui se passe sur le podium. Les seuls défilés qu’ils connaissent, sont les défilés de Pôle Emploi, mais rêvent de ceux de Saint Laurent. Les voilà transformés en critiques de mode, experts en élégance, arbitres du bon goût, pour peu qu’une attachée de peste, diplômée en insignifiance leur ait accordé une place au fond d’une salle.

Et pendant que cette cour parade, pose et papillonne, quelque part dans Paris, des mains coupent, assemblent, bâtissent, cousent, décousent et recommencent. Les créateurs travaillent, les artisans inventent, les ateliers fabriquent ce que les autres s’empressent de s’approprier symboliquement. Car voilà cette grande Aporie de la Fashion Week : ceux qui font la mode sont parfois moins visibles et moins utiles que ceux qui viennent simplement la regarder.

Autrefois, Paris faisait défiler des créations. Aujourd’hui, elle fait défiler des réputations. La mode était un art, elle devient un prétexte et le premier rang était une place, il est devenu une profession. Dans cette immense procession d’infatuation, chacun se croit indispensable à un spectacle dont il n’est pourtant que le spectateur. La Fashion Week n’a pas perdu son public. Elle a simplement laissé son public se prendre pour le spectacle.

FM♥