LOUIS VUITTON : LE FUTUR EN PANNE SÈCHE
On nous avait promis une collection qui flotterait dans l’air. Nous étions censés monter vers les étoiles, embarquer à bord de vaisseaux spatiaux abandonnés à notre émerveillement, décoller vers un avenir brillant, métallique, désirable.
Nous avons surtout assisté à un crash. Et pas n’importe lequel : un crash en plein cœur de Paris, sous les dorures du Louvre, avec Nicolas Ghesquière aux commandes et Louis Vuitton comme compagnie aérienne. Le vaisseau devait viser la Lune. Il a surtout réussi à tourner en rond sur sa propre piste d’atterrissage.
Ce mardi 6 octobre, le Carrousel du Louvre a donc été transformé en circuit rétrofuturiste. Pourquoi ? Mystère. Peut-être parce que le rétrofuturisme est la nouvelle manière élégante de ne rien dire tout en prétendant annoncer demain. Peut-être aussi parce que tourner en rond est devenu le véritable concept de cette maison.
Zendaya est arrivée de sa « Hollande » les éduqués comprendrons. Elle portait une tenue qui reprenait le boléro de dentelle déjà aperçu lors de la promotion de The Odyssey, associé à un jean et à un débardeur blanc. Voilà donc le grand recyclage : la maison habille l’actrice, l’actrice recycle son image, et le public applaudit le reflet du reflet. L’économie circulaire du luxe, en somme : on reprend, on remixe, on reconditionne, on remet sous lumière et on facture le tout comme une vision.
Sur le podium, le futur faisait une apparition timide. Combinaisons spatiales, lunettes réfléchissantes, robes droites couvertes de lamé argenté. Des vêtements qui ont l’air d’avoir été conçus par quelqu’un qui aurait entendu parler de demain mais n’aurait surtout pas voulu s’y aventurer. Tout est propre. Tout est lisse. Tout est impeccable. Et surtout, tout est mort, « Pet à son Ame »
C’est du futur de vitrine, du futur sous cellophane, du futur qui ne menace rien, ne dérange personne et ne pose aucune question. Un futur parfaitement domestiqué, rendu présentable pour les salons VIP. Car il ne faudrait surtout pas que l’avenir ressemble à l’avenir, il faut qu’il soit vendable.
Au premier rang, Emma Stone, Lisa, Catherine Deneuve : un véritable casting de lancement de fusée. Sauf qu’ici, les astronautes ne décollent pas. Ils posent. Ils incarnent. Ils certifient. Et quand une maison a besoin d’un tel parterre pour rappeler qu’elle existe, c’est peut-être précisément qu’elle commence à avoir peur de disparaître.
Et derrière cette gigantesque mise en scène, il y a évidemment la fusée, et c’est du réchauffé car Karl y avait déjà pensé. Mais celle ci est d’Elon Musk, le vaisseau spatiale des milliardaires, celui du grand fantasme d’évasion pour privilégiés. Car voilà peut-être le seul avenir auquel cette collection croit réellement : une planète qui brûle en bas, une fusée qui décolle en haut, et quelques millionnaires bien habillés pour assister au spectacle depuis leur hublot panoramique.
Les autres pourront regarder le décollage depuis le trottoir de Paris sous 50 degrés. Le génie du luxe contemporain est peut-être là : transformer même la catastrophe climatique en occasion de placement de produit.
Le monde brûle ? Sortez le lamé. La planète suffoque ? Ajoutez des lunettes réfléchissantes. L’humanité s’interroge sur son avenir ? Envoyez quelques célébrités au premier rang. Et surtout, surtout, ne prononcez jamais le mot « crise ». Cela pourrait froisser le satin.
Le rétrofuturisme finit toujours par révéler son imposture. Il nous promet demain avec les matériaux d’hier, repeints en argent. Il fantasme le futur sans jamais accepter ce que le futur implique : l’inconnu, la peur, la rupture et le risque.
Nous avons regardé une collection qui faisait du surplace avec une arrogance intersidérale ou plutôt « inter-sidérante ». Nicolas Ghesquière sait évidemment fabriquer de très beaux vêtements, enfin l’atelier ! La mécanique est précise, la construction impeccable, la main sûre. Mais la virtuosité technique ne suffit plus à fabriquer une vision, et surtout une belle collection.
FM♥

