MOURIR UN PEU EN PARTANT
La frontière entre la vie et la mort est, au mieux, obscure et tremblante. Il est des heures où les deux rives se confondent, où l’on ne saurait dire exactement où finit l’une et où commence l’autre. Peut-être ne sommes-nous jamais tout à fait vivants, ni tout à fait morts, mais suspendus entre ces deux royaumes, dans cette brume où les souvenirs ont plus de présence que les êtres.
Le retour de Bretagne, après presque quatre mois, ressemble à une petite mort. Il y a dans tout départ une disparition secrète. On quitte un lieu, des habitudes, des visages, et quelque chose de soi demeure derrière, comme une âme oubliée dans une maison que l’on vient de fermer.
Je marche avec une profonde détresse, celle de devoir laisser mes chatons, vingt-quatre heures seulement avant que la famille ne rentre de vacances. Ils sont encore là, dans la douceur familière de leurs présences, et pourtant, je sens déjà leur absence. C’est étrange comme le cœur sait devancer la perte. Il pleure parfois ce qui n’est pas encore perdu.
Puis, vient l’heure du départ.
Me voilà de nouveau sur mon cheval de fer, ses vingt et un chevaux piaffant sous moi, lancés vers la capitale, la route s’étire devant mes yeux, longue coulée d’asphalte où défilent les paysages et les dernières images de ce pays qui garde les mystères de la Forêt de Brocéliande. Je roule vers Paris, cette ville immense où les hommes pressés se disputent le droit de régner sur un monde qu’ils ne possèdent pas.
Ils courent, s’agitent, bâtissent, détruisent, s’imaginent maîtres de la terre et du temps. Mais qu’est-ce que le pouvoir des hommes devant quatre mois de silence, devant un animal qui vous regarde partir, devant la solitude soudaine d’une maison quittée ?
La machine file, et moi avec elle. Derrière, la Bretagne s’éloigne. Devant, la capitale se rapproche. Entre les deux, il n’y a qu’une route, quelques heures de voyage et cette étrange sensation d’être déjà un peu mort de mes rêveries sur ma plage de la Fourberie
Peut-être est-ce cela, finalement, la véritable frontière entre la vie et la mort : non pas un dernier souffle, mais tous ces départs minuscules qui nous arrachent à une existence pour nous en déposer, presque malgré nous, dans une autre.
FM♥
