SCHIAPARELLI ET LA MÉDUSE
Ô mer ! Vieille bavarde immémoriale, toi qui berças les vaisseaux de mon exil et les rêveries de mon cœur solitaire, voici qu’on te trahit pour t’habiller de soie, toi qu’on ne vêt jamais, toi l’éternelle nue des poètes, on te découpe en corsages pour des créatures en latex et silicon venues des abysses.
Car il fallait bien qu’un jour qu’un Daniel Roseberry du Faubourg, dans sa folie sublime, descende chercher au fond des mers ce que Dieu avait pris soin de dissimuler sous quinze mille lieues de silence. Le calamar, cette créature de cauchemar viscéral, que les marins de Bretagne maudissaient dans leurs veillées, se retrouve soudain promu ornement de bal, le sky du bondage glorifié sous les flashs qu’usuellement l’obscurité et le silence des grandes profondeurs endormaient doucement.
Et la méduse non, « pas Médusa », insiste-t-on, comme si la Gorgone elle-même risquait de s’offusquer d’être confondue avec du tulle plissé. La méduse, dis-je, cette gélatine flottante et vaguement tragique, cette larme liquide de l’océan du vide, devient soudainement jupon somptueux, traîne électrique, tandis qu’ailleurs, dans le vrai monde, elle continue paisiblement d’électrocuter les mollets des touristes à Biarritz.
Quant à l’huître et sa perle enfermée, secret humide des rochers, la voici hissée au rang de haute couture, elle qui ne demandait qu’un peu de citron et d’oubli, mais la bimbo, ma voisine, l’a reconnue immédiatement.
Et c’est là, mes frères, le miracle et le ridicule mêlés de notre époque : l’abîme marin, que Chateaubriand contemplait avec un frisson métaphysique face à l’infini et au néant, ne suscite plus aujourd’hui, chez ma voisine perchée sur ses talons vertigineux, qu’un cri aigu de satisfaction : elle est comme une vache quand elle ferme les yeux, elle fabrique du lait concentré avec sa poitrine qui inflige une torture à son chemisier. Ainsi, va le monde : l’océan rêvait d’éternité, il n’obtient qu’un défilé.
FM♥
