PENDANT QUE LE MONDE BRÛLE, PASSE-MOI LE HOMARD !
Il y a des soirées qui disent tout d’une époque. Celle-ci tient en une image : la guerre qui frappe à la porte du continent, et, de l’autre côté de l’Atlantique, le premier milliardaire de France qui s’avance sous les lustres pour recevoir un prix « pour l’ensemble de sa carrière ». L’ensemble de sa carrière, c’est-à-dire l’ensemble des publicités qu’il a déversées sur le magazine.
Car ne nous racontons pas d’histoires. On ne couronne pas BA pour son génie, on couronne le client. Quand un groupe de luxe arrose à coups de millions de dollars, le titre lui rend la politesse en trophée. L’indépendance éditoriale, ce vieux meuble, a été déménagée discrètement entre deux vernissages. Le prix n’honore pas une carrière, il solde une facture.
Et le discours ! « L’avenir n’appartient pas à ceux qui ne commentent pas les crises, il appartient à ceux qui s’y adaptent. » Quelle audace, quelle crânerie ! Que sait-il de la crise, un homme dont la fortune se compte en centaines de milliards et qui peut à tout moment lever l’ancre vers son île paradisiaque ? La crise, pour lui, est un paysage depuis le pont d’une symphonie. Il s’y « adapte », certes : le bateau ne tangue pas ; mais pour la caissière, l’ouvrier, l’étudiant qui comptent leurs fins de mois et le réfugié qui compte ses frères, s’adapter à la crise n’a rien d’une élégante posture de keynote, c’est une survie.
Enfin, tout est dit « pour le bien de tous », avec cette onction de bienfaiteur des peuples qui bénit la foule depuis son balcon doré. Le luxe a ses saintes huiles qui vous vendent un sac à dos à trois mille euros en vous expliquant qu’il participe à l’avenir de l’humanité.
Reste le décor : New York, les robes, les flashs… et ce voisinage avec Donald Trump, dont l’amitié intéresse moins les amateurs de couture que les amateurs de droits de douane. Là, le tableau devient limpide. Le patron du plus grand empire du luxe français fait la cour au maître des tarifs, tandis que l’Europe, elle, cherche comment se défendre. Chacun son front. Le sien se mène à la table des puissants, entre le homard et le toast.
Il fera un hommage à John B. Fairchild qu’un érudit du groupe lui aura soufflé par l’intermédiaire de ChatGPT. « Légendaire, redouté, visionnaire » ! Fairchild, qui savait mordre, qui faisait trembler les maisons, est célébré et on lui passe la brosse à reluire par celui qui finance. Il doit se retourner dans sa tombe. L’ironie est si grosse qu’elle devrait avoir son propre cachet de couturier. La mode, nous dit-on, ne se résume pas aux vêtements, mais elle concerne tous « les gens ». Soit ! Mais quels gens ? Ceux qui paient la place ou ceux qui la nettoient après la fête ?
Voilà donc la leçon : pendant que les chars roulent, on distribue des honneurs, on lève des coupes et on applaudit l’ensemble d’une carrière. À la fin, il reste une photo, un sourire, un prix et la vague impression que le monde brûle dans un coin pendant que l’autre se félicite de sa bonne tenue.
FM
