L’ÉCHO DES LOUPS ET LE SACRIFICE DES INVISIBLES

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Il y a une chose que j’ai apprise, dans ce siècle qui n’en finit pas de se dévorer lui-même : les loups les plus dangereux ne portent jamais de fourrure. Ils portent des costumes gris, ils ont des bureaux tapissés de marbre froid et d’or 24 carats. Ils redessinent les frontières du monde avec la nonchalance de gens qui jouent au bridge entre deux rendez-vous.

Je les ai connus, ces maîtres de l’illusion. Ils parlent de paix comme d’autres parlent du temps qu’il fait avec cette légèreté qui ne coûte rien tout en signant de la même main des contrats qui feront pleuvoir le fer sur des villes qu’ils ne visiteront jamais. Ils agitent des drapeaux avec une ferveur touchante. Mais, je n’ai jamais vu un de ces hommes-là verser une seule goutte de son propre sang pour son pays. C’est une race à part, celle qui a inventé le patriotisme par procuration.

Car voici le tour de passe-passe, et il est vieux comme la bêtise humaine : quand le canon se met à sonner, ce ne sont jamais leurs fils qui montent dans les trains. Les fils des puissants ont déjà pris le large vers une île, un chalet, un endroit sans nom sur une carte que les drones ignorent. Pour eux, la guerre est une partie d’échecs qu’on regarde depuis la terrasse, un verre à la main, en déplaçant des pions qui ont, eux, un cœur qui bat et une mère qui pleure.

Alors il faut de la chair, il en faut toujours, et cette chair, on va la chercher là où elle est bon marché : chez les lampistes, les ouvriers, les sans-grades, ceux dont la seule fortune tient dans leurs deux bras. On les arrache à leur odeur de café du matin, à leur femme qui les appelait pour dîner, et on les jette dans la boue pour qu’ils meurent à la place de ceux qui ont décidé qu’ils devaient mourir. Pendant ce temps, dans les tours, on observe. C’est une spécialité de l’espèce humaine, cette faculté extraordinaire de regarder le malheur des autres avec le sentiment du devoir accompli.

Et le pillage va commencer, car il y a toujours un pillage qui se fait presque discrètement. En quelques semaines de fracas et de fumée, on efface cinquante ans de sueur, cinquante ans qu’un homme avait mis à construire quelque chose qui lui ressemblait un peu, une maison, un lopin, une dignité quelque sous en banque. La guerre, voyez-vous, n’est pas seulement une boucherie, c’est aussi une lessiveuse ; elle blanchit les fortunes des uns en noyant celles des autres.

J’entends déjà les discours humanitaires qu’on prononcera par-dessus les ruines, la main sur le cœur, le mot « liberté » soigneusement repassé pour l’occasion. Je connais ce vocabulaire. Je l’ai entendu toute ma vie, et il n’a jamais empêché un seul enfant de mourir à la place d’un banquier.

Non, décidément, l’homme n’a rien inventé de plus efficace que la guerre pour se donner bonne conscience en dépouillant les pauvres. C’est notre grand talent collectif, notre génie le plus sûr : transformer le sang des innocents en dividendes, et appeler cela, sans rire, de la civilisation.

FM