LES TRENTE ÉLUS DE LA COUR MODE
Il était une fois une école française de la mode, prestigieuse dit-on, institutionnelle probablement, mais surtout parfaitement installée dans le paysage parisien après avoir fait disparaitre les Ecoles de la Chambre Syndicale. Elle décida que trente de ses élèves avaient assez de talent pour défiler à l’ouverture de la Fashion Week de Paris. Trente élus, et comme dans toutes les monarchies qui se respectent, une question inconvenante finit par surgir : qui les a choisis ? Et surtout, pourquoi eux ? La question n’est pas mesquine, elle est fondamentale.
Car dès lors qu’une institution prétend distinguer les « meilleurs », elle ne se contente plus d’organiser un joli spectacle de fin d’études. Elle fabrique une hiérarchie, attribue une visibilité, offre à certains un formidable accélérateur de carrière tandis qu’elle renvoie les autres dans les coulisses avec, pour tout viatique, la consolation républicaine du « continuez à travailler ».
Très bien, mais alors qu’on nous explique les règles du jeu. Quels sont les critères ? Qui compose le jury ? Qu’évalue-t-on : la créativité, la maîtrise technique, la coupe, le textile, la construction, la recherche, l’originalité ? Ou bien mesure-t-on surtout la capacité à parler de mode avec assez d’assurance pour donner l’impression qu’un vêtement est une thèse de sociologie contemporaine ?
Car il existe aujourd’hui un étrange paradoxe : certains peuvent parler pendant des heures de stratégie de marque, d’identité visuelle, de storytelling ou de « disruption », mais aucun ne sait tracer un patron, monter une toile, ou simplement faire tenir une manche dans une emmanchure. Là, la magie du PowerPoint semble soudain beaucoup moins opérante, et quand à la chansonnette, ils ne sont pas mieux.
Alors forcément, lorsque les critères restent enveloppés dans le brouillard administratif habituel, on finit par se demander si nous n’assistons pas à une version contemporaine de la vieille cour française, celle de Louis XIV et ses courtisans si chère au Seigneur, ou d’Henri III et ses mignons choisis sur le Mollet.
Nonobstant, voilà que ceux qui n’ont pas été retenus, organisent leur propre défilé « un off » : délicieuse ironie, les recalés de la cour qui construisent leur propre palais. Mais, le plus embarrassant reste ailleurs : où sont les grands créateurs, que ce grand géant vert sur la Seine, a fait émerger ? Combien sont aujourd’hui reconnus dans le monde entier ? Aucun ! Car il ne suffit pas de proclamer l’excellence, il faut pouvoir la démontrer. Une école de création devrait être jugée, au moins en partie, à l’aune des créateurs qu’elle fait naître.
Or, lorsqu’on regarde la scène contemporaine des grandes Fashion Weeks, de Paris à Milan, de Londres à New York, on aimerait qu’on nous montre les grands noms issus de l’IFM devenus des figures incontournables de la mode internationale. Où sont-ils ?
Cette question n’est pas une attaque contre les élèves, elle en est précisément l’inverse. Le problème serait de faire croire que cette sélection constitue une consécration artistique, alors qu’elle n’est peut-être qu’un mécanisme institutionnel de choix parmi d’autres. Une cour sans génie n’est jamais qu’une administration déguisée en atelier.
FM
