MISS BIMBO : PORTRAIT D’UNE ABSENTE
Elle avait, je ne sais quel don étrange de traverser une chambre comme on traverse une pensée fugitive, sans jamais troubler l’ordre des choses. Miss Bimbo, ce nom même sonnait comme un grelot d’enfant, léger, presque frivole, et cependant tout elle.
On m’a dit que les chats n’aiment personne, qu’ils habitent un toit plutôt qu’un cœur. Hélas, celui qui parle ainsi n’a jamais vu cette petite créature venir, sans qu’on l’appelât, sans qu’on ne lui promît rien, s’asseoir auprès d’une main que le chagrin faisait trembler. Elle possédait, oserais-je le dire, quelque chose de presque humain : elle savait, avant que je ne le susse moi-même, l’instant précis où j’avais besoin d’elle.
Or une âme si confiante, si prompte à croire au monde, ne s’égare point seule dans un fossé. Elle se donne à qui l’appelle d’une voix douce, croyant à un jeu, à une caresse, à quelques écuelles de lait promises au détour d’un chemin. Voilà ce que je pense de sa disparition, et je ne suis point de ceux qui se contentent des explications faciles, tant il est vrai que le cœur, lorsqu’il souffre, refuse toujours la raison qu’on lui offre en aumône.
En attendant son retour, car je me refuse à écrire qu’elle ne reviendra pas, les mots ont un pouvoir sur les choses et je ne veux pas leur donner celui-là. La maison garde ce silence particulier que nul autre départ ne sait creuser. On cherche, malgré soi, une forme sur le rebord de la fenêtre, dans le coin du vieux fauteuil, dans ce rayon de soleil qui vient, chaque jour à la même heure, comme un rendez-vous fidèle. Et cette absence-là pèse plus lourd que toutes les présences du monde.
Il me reste, Dieu merci, Booba, Garage et Smoking, et un nouveau venu, tout crotté d’abord, mais qui depuis quelques semaines se fait une propreté nouvelle, nourri comme un prince qu’il ne mérite peut-être pas, mais qu’importe : on aime aussi par excès.
Quelqu’un m’a dit : « Ne sois pas triste, mon ami, car tu n’es point seul à souffrir : les bêtes, que l’on a tant aimées, laissent, même parties, une chaleur qui met du temps à s’éteindre tout à fait. » Et j’ai pensé que c’était là, peut-être, la seule vérité qui console, non qu’elle guérisse, mais qu’elle donne au chagrin la dignité d’un souvenir.
Je vous embrasse.
FM

