EMMERAUDE LA CÔTE D’AZOR

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J’ai marché ce jour sur les rivages que l’on nomme la côte d’Emeraude, et qui méritent son nom comme méritent le leur ces pierres qui changent de couleur selon l’heure et l’humeur du ciel. La lumière y tombait douce, presque orientale, et la mer ne grondait point, mais murmurait à mes pieds avec la résignation d’une vieille servante qui a renoncé à se plaindre. Les plages s’étiraient, larges et blondes, bordées de demeures que nulle âme bretonne n’eût reconnues pour les siennes ; elles avaient la blancheur altière et l’élégance froide de ces maisons que l’on bâtit aux rives de l’Atlantique américain, là où l’argent se fait paysage et où l’opulence prend l’air de la simplicité.

Alors, me saisit cette étrange mélancolie du voyageur qui reconnaît sa patrie sans la reconnaître, qui pose le pied sur une terre dont il sait le nom, et ignore l’âme de Chateaubriand. La France était là, certes ses nuages, son ciel changeant, ce vent qui porte encore parfois l’odeur des pêcheurs, mais quelque chose en ce rivage semblait avoir consenti à n’être plus tout à fait elle-même, ni tout à fait une autre et à s’habiller d’une élégance d’emprunt, comme une vieille noblesse qui aurait vendu ses portraits de famille pour acheter des Gustav Klimt. J’ai cherché en vain la modestie rugueuse des côtes natales de ma femme, cette grâce pauvre et fière que l’on trouve aux granits de l’Armorique ; ici régnait, à sa place, une beauté trop soignée, un charme trop conscient de lui-même comme j’ai connu dans Les Hamptons.

Mais, peut-être est-ce là le destin des vieilles nations : elles finissent par rêver d’elles-mêmes sous des traits qui ne sont pas tout à fait les leurs. La France, en ces lieux, semblait se souvenir d’un monde qu’elle n’a pas vécu, aspirer à une grandeur qui lui viendrait d’ailleurs, comme si les siècles avaient lassé ses pierres et que les plages, à force de regarder l’horizon, avaient fini par désirer ce qui se trouve de l’autre côté. Je suis reparti avec le soir, portant en moi cette double image : une côte de France qui ressemblait à une autre rive, et une patrie qui, parfois, se cherche elle-même dans le miroir des nations étrangères.

FM