MÉMOIRES D’UNE ORFÈVRE SANS NOM
Il est des âmes que le siècle traverse sans courber l’échine, et dont la vie même devient une estampille qu’elle refuse de graver.
A Paris, en novembre 1942, lorsque la brume de l’automne enveloppait encore les façades grises de la rue de Châteaudun, quand les « verts-de-gris » vinrent chercher Bernard Herz, joaillier de la place Vendôme, israélite de confession, associé de celle qui traçait alors, d’une main souveraine, les plus beaux joyaux de la capitale, fut emporté comme une feuille par le torrent. Drancy d’abord, antichambre des enfers, Auschwitz ensuite, où les cheminées ne s’éteignaient jamais. Il ne revint pas.
Que restait-il à Suzanne Belperron ? Elle avait quarante-deux ans, la foi catholique, la nationalité française, et cette liberté terrible que confère l’exemption quand périssent les autres. Elle aurait pu fuir vers ces rivages où les tempêtes de l’histoire n’arrivent qu’en échos lointains. Elle aurait pu se taire, baisser les yeux, attendre que passât l’orage dans quelque retraite provinciale. Elle aurait pu, surtout, laisser faire laisser les vautours de l’aryanisation dépecer la maison de son associé disparu.
Elle décida de combattre, non point par les armes car l’âme des artistes en forge d’autres, mais par l’acte le plus audacieux qui fût : reprendre la maison à son seul nom. « S. Belperron SARL » : quatre lettres et une raison sociale pour dresser un rempart devant la spoliation. Elle continua de créer, comme si les ténèbres ne s’étaient pas abattues sur le monde : pour la duchesse de Windsor, exilée volontaire d’un trône qu’elle avait fait vaciller ; pour Daisy Fellowes, arbitre des élégances transatlantiques ; pour Colette, qui savait mieux que personne que les pierres sont vivantes, et qu’un bracelet peut être un poème.
Puis, vint la Libération, et Paris respira enfin cet air vif qu’on croyait perdu à jamais. C’est alors que Suzanne Belperron accomplit le geste que les hommes de calcul n’auraient pas compris, mais que les âmes hautes n’ont pas besoin qu’on leur explique : elle rendit tout au fils de Bernard, Jean Herz. La maison rouvrit sous une enseigne nouvelle « Herz-Belperron » comme si rien n’eût été interrompu que par un long sommeil.
Pourquoi n’avoir pas conservé son nom seul, elle qui l’avait inscrit au fronton quand grondait la tempête ? Pourquoi restituer ce qu’elle avait sauvé ?
Pour le comprendre, il faut remonter dix années en arrière, en 1933, lorsque le monde ignorait encore les abîmes vers lesquels il glissait. Une jeune femme de trente-trois ans, au regard vif et aux doigts inspirés, prononça une phrase qui devait, avec le temps, changer de sens comme le vin change de robe en vieillissant :
« Mon style est ma signature. »
C’était, à l’époque, un pari de métier : l’audace d’une créatrice persuadée qu’on reconnaîtrait sa main sans qu’elle eût besoin de la revendiquer. Le pari fut gagné : un siècle plus tard, les érudits ces Patricia Corbett, ces Olivier Baroin qui fouillent les archives comme on creuse des tombeaux égyptiens confirment qu’on identifie une Belperron au premier regard, dans n’importe quelle vente, sans numéro ni marque.
Karl Lagerfeld, ce Prussien de Paris qui collectionnait les époques comme d’autres les timbres, racontait avoir acquis sa première broche Belperron sans savoir qui l’avait dessinée. C’est là, sans doute, le plus bel hommage qu’on puisse rendre à une joaillière : être reconnue avant d’être nommée identifiée non par quelque cachet commercial, mais par cette évidence silencieuse qui émane des œuvres véritables.
À l’heure où le luxe ne vit plus que de griffes omniprésentes, où le logo dévore le produit, où la marque précède l’objet et finit par l’annuler, que vaudrait encore un style dont personne ne saurait dire qu’il appartient à telle ou telle maison ? Tout, peut-être. Car lorsque les enseignes s’effaceront et elles s’effaceront, comme s’effacent les empires, il restera des formes pures, des lignes qui parlent d’elles-mêmes, des courbes qui n’ont besoin d’aucun nom pour dire leur origine.
Il restera, dans quelque vitrine oubliée, une broche sans poinçon qu’un regard exercé reconnaîtra aussitôt. Et l’on murmurera, comme on murmure devant les cathédrales anonymes du Moyen Âge : « C’est une Belperron » Signature invisible. Signature éternelle.
« Ainsi vont les âmes vraiment grandes : elles disparaissent dans leur œuvre comme le fleuve dans la mer, et c’est par cette disparition même qu’elles demeurent. »
FM
