LES QUATRES SAISONS AU BORD DU GOUFFRE
Il y a des matins où l’on regrette presque de s’être réveillé. Non par haine de la vie, mais par épuisement du monde. Cette fatigue ne vient ni du travail, ni de l’âge, ni du manque de sommeil. Une fatigue de civilisation, celle qui vous prend à la gorge lorsque vous ouvrez les yeux sur une planète devenue un immense asile à ciel ouvert, dirigé par ceux qui auraient autrefois eu bien du mal à en franchir la porte autrement que comme pensionnaires.
Je regarde ce monde, et je ne le reconnais plus ! Ou peut-être est-ce lui qui, débarrassé de ses derniers masques, révèle enfin son véritable visage ? Un visage hideux, déformé par l’argent, la vulgarité, la violence et cette insondable bêtise qui semble désormais tenir lieu d’intelligence politique.
Les monstres ne se cachent plus sous les lits des enfants. Ils siègent dans des palais, voyagent en avions privés, donnent des conférences de presse et serrent avec les mains ensanglantées des rangées de drapeaux. Ils possèdent des armées, des milliards, et des millions d’admirateurs débiles.
Un Poutine qui bombarde, et un Trump qui vocifère, les petits « Schicklgruber » de pacotille prolifèrent. Les uns rêvent d’empires, les autres de murs, de territoires, de domination ou de revanche. Aucun ne semble rêver de beauté. Aucun ne semble se demander ce que deviendrait un monde où l’on apprendrait aux enfants à écouter un violon avant de leur apprendre à haïr leur voisin.
Je les imagine devant un piano. Le spectacle serait presque comique s’il n’était pas si tragique. Leurs doigts habitués à signer des décrets, à désigner des ennemis et à compter des milliards seraient probablement incapables de faire naître une émotion d’une simple touche d’ivoire, on le voit quand le seigneur joue, il peine à faire jaillir une émotion.
Nous avons confié le destin du monde à des hommes qui savent conquérir des territoires, mais qui seraient incapables de conquérir un cœur autrement que par la peur.
Pendant ce temps, notre société poursuit sa descente vers un gouffre dont personne ne distingue plus le fond. Les riches sont devenus si riches qu’ils ne savent plus quoi acheter. Les pauvres si pauvres qu’ils ne savent plus quoi espérer. Entre les deux, une humanité épuisée court derrière des écrans, des apparences et des promesses de bonheur livrables en vingt-quatre heure.
On ne parle plus, on publie. On n’aime plus, on consomme. On ne réfléchit plus, on réagit. La compassion est devenue suspecte, la culture un luxe, l’intelligence une provocation et la vulgarité une formidable stratégie de carrière.
Nous avons inventé des machines capables de parler à notre place, mais nous ne savons plus nous même parler. Nous avons envoyé des sondes aux confins du système solaire, mais nous sommes incapables de tendre la main à celui qui dort sur le trottoir d’en face. Le progrès technique avance à une vitesse vertigineuse. Le progrès humain, lui, semble avoir raté le dernier train.
Il y a quelque chose de terriblement humiliant d’appartenir à une espèce capable d’avoir produit Bach, Mozart, Beethoven et Vivaldi, et qui semble aujourd’hui fascinée par des personnages dont la principale qualité consiste à hurler plus fort que les autres.
Et puis, l’autre jour, dans une rue grise, alors que je marchais sans attendre grand-chose de cette journée, j’ai entendu quelques notes. Quatre musiciens jouaient Les Quatre Saisons de Vivaldi ; deux violons, un alto, un violoncelle. Aucun projecteur, aucun garde du corps, aucun milliard. Juste quatre êtres humains capables de transformer la vibration de quelques cordes et de morceaux de bois, en une émotion que tous les puissants de cette planète réunis seraient incapables de produire.
Les passants s’arrêtaient. Une vieille dame souriait. Un enfant écoutait, fasciné. Je pensais, à cet instant, à Poutine, à Trump, à tous ces empereurs du néant qui passent leur existence à vouloir laisser une trace dans l’histoire. Vivaldi est mort en 1741. Il n’avait ni missile, ni empire financier, ni armée. Et pourtant, près de trois siècles plus tard, quatre inconnus faisaient encore vivre son génie au coin d’une rue. Voilà la véritable puissance : celle qui rassemble au lieu de détruire.
Le morceau s’est achevé, et en m’éloignant, je me suis dit que ces quatre musiciens anonymes avaient probablement fait davantage pour l’humanité en quinze minutes que tous ces dirigeants en une vie entière. Et tant qu’il restera quatre musiciens au coin d’une rue pour jouer Les Quatre Saisons, peut-être que ce monde ne sera pas tout à fait perdu.
FM ♥
