HISTOIRE D’UN MYTHE QUI REFUSE DE MOURIR

FHCM

A l’est de l’Europe, il existe un vaste royaume dont l’origine se trouve dans la principauté de Kiev, fondée aux environs de 860. On le disait habité par une âme mystérieuse. Les voyageurs occidentaux le regardaient de loin, fascinés, comme on contemple une forêt sombre en imaginant qu’il cachait des vérités supérieures, mais peu prenaient la peine d’y entrer vraiment. Dans ce royaume vivaient des hommes qui avaient appris très tôt une règle essentielle : pour exister, il fallait être vu, les ancètres des bimbos de la fashion week.

Après la chute de l’Empire rouge, le sol s’était fissuré sous ses pieds. Les certitudes avaient disparu, l’État s’était évaporé, l’avenir s’était rétracté comme une peau brûlée. Ivan, Sergueï, Mikhaïl et les autres avaient grandi dans le fracas. Ils avaient vu leurs pères perdre leur travail, leur dignité, parfois leur raison. Ils avaient compris une chose avant toutes les autres : la faiblesse ne pardonne pas.

Alors, ils avaient choisi l’apparence comme armure. Mon ami Ivan parlait fort. Il confondait le volume avec l’autorité. Plus sa voix écrasait la pièce, plus il se sentait solide. On l’appelait “un homme fort”. Personne ne remarquait que cette force n’existait qu’en présence d’un public.

Sergueï, lui, portait les signes visibles de la victoire. Montres massives, voitures trop brillantes, manteaux de fourrure épaisse,  il disait que c’était le luxe. Il ne savait pas que, ailleurs, ce luxe avait changé de visage. Pour lui, la réussite devait mordre l’œil, provoquer, imposer le silence par l’excès.

Quant à Mikhaïl il aimait marcher avec une femme à son bras comme on exhibe un trophée. Belle, jeune, silencieuse., elle prouvait qu’il avait gagné quelque chose. Dans ce monde, la femme n’était pas un sujet, mais un miroir. Sa beauté reflétait la valeur de l’homme. On lui avait appris que désirer suffisait à définir, et posséder à exister.

Ces hommes ne se pensaient pas cruels, ils se pensaient réalistes. Ils n’avaient jamais appris à distinguer la force de la brutalité, la réussite de la domination. Leurs codes venaient d’un temps figé, celui des années de survie, quand l’éthique semblait un luxe inaccessible et la discrétion une faiblesse dangereuse.

Pendant ce temps, au-delà des frontières, le monde avait lentement déplacé ses repères. Là-bas, le luxe avait cessé de crier. Il s’était fait rare, silencieux, presque invisible. Il avait pris la forme du temps libre, de la sécurité, de la liberté de choisir, du respect du vivant. La fourrure avait quitté les rues. La domination avait cessé d’être une valeur admise. La beauté n’était plus un justificatif.

Mais, à l’est, dans le royaume de l’âme, prétendument mystérieuse, on continuait à confondre le passé avec une identité éternelle. Les hommes y rejouaient les mêmes gestes, portaient les mêmes symboles, répétaient les mêmes démonstrations, persuadés qu’elles prouvaient quelque chose.

Il n’y a rien de magique dans cette histoire, seulement des hommes qui n’avaient jamais appris à être sans paraître, à valoir sans écraser, à réussir sans dominer. Une société qui restait prisonnière de ses années de survie, prenant ses cicatrices pour des vertus et ses cris pour une voix intérieure.

FM