MARIE-ANTOINETTE SOUS LATEX
On aurait pu croire, devant la première collection Haute Couture de Duran Lantink pour Jean Paul Gaultier, à une divagation de machine d’intelligence artificielle prise d’un accès de « fièvre affreuse », projetant des morceaux de tissu vers l’avant, sur les côtés, inventant des tubes qui semblaient sortir du corps comme des idées trop longtemps contenues. Il y avait quelque chose d’halluciné dans ces silhouettes, et c’est peut-être là le propre de toute vraie création : elle ressemble toujours, au premier regard, à une erreur ou à une inspiration sous Ketamine.
Mais, l’homme n’avait rien inventé de nouveau, ou plutôt : il avait fait ce que font les hommes depuis toujours, il avait survolé quarante ans en arrière pour trouver de quoi nourrir le présent. Sur son bureau reposait un livre, un de ces livres qu’on garde comme on garde une vieille photographie, sans très bien savoir pourquoi elle nous suit et elle était consacré aux costumes que Gaultier avait dessinés pour la chorégraphe Régine Chopinot « avec une œuvre insupportable, tétanisée par la mort » ces silhouettes graphiques, taillées comme des arbustes dans un jardin français, nées d’un spectacle de danse de 1985 qu’on avait appelé « Le Défilé », et qui continuait, quarante ans plus tard, de défiler dans la tête d’un jeune homme qui n’était pas encore né quand on l’avait imaginé.
Il y avait une robe rigide, en forme de cloche, qui rappelait ces robes de bal démesurées que Demna avait dessinées pour Balenciaga sortie d’une imprimante, floquées à la main, comme si la technologie et la tendresse artisanale avaient fini par se réconcilier sur le même vêtement. Une autre, tubulaire et droite comme une colonne, disparaissait entièrement sous des plumes d’un rose de flamant, cette couleur qu’ont les choses qui ne savent pas qu’elles sont ridicules et qui, pour cette raison même, ne le sont jamais tout à fait.
Puis un bustier de cuir bordeaux, tendu comme une carrosserie de vaisseau spatial. Il avait aussi repris ces hauts « peau nue » qui avaient fait scandale sous son propre nom, un buste ondulant, porté par le mannequin Leon Dame, sur lequel on avait peint, un à un, à la main, de faux grains de beauté sur du latex, comme on maquille un mensonge pour qu’il ait l’air d’une vérité.
Mais, la vraie souveraine de cette collection, celle qui régnait sur tout sans qu’on l’ait vue, c’était Marie-Antoinette, cette femme qui avait su, avant tout le monde, que prendre de la place dans l’espace est un art, et que les chapeaux à plumes et les robes immenses sont une manière de dire au monde : me voici, et je ne m’excuserai pas. Lantink, qui venait de découvrir Versailles, comme on découvre à trente ans une vérité qu’on aurait dû connaître depuis l’enfance, avait traduit cette folie royale en robes de tulle, moins vêtements que sculptures d’art optique, comme si l’œil, lui aussi, avait droit à son vertige.
Des culottes bouffantes en velours, des mules de satin dans des teintes précieuses, de longs rubans noirs glissés dans les cheveux, tout cela donnait à ses vestes, taillées avec une précision presque cruelle, un air d’autrefois. L’une d’elles, faite de trois vestes en Jean Levi’s recyclées, rappelait qu’on peut aussi, plus modestement, attirer tous les regards sans avoir besoin d’être reine : il suffit parfois de recoudre ce que d’autres ont jeté.
FM♥

