LES LOCATAIRES DU SILENCE UN AN PLUS TARD
Il ait des absences qui ne s’éteignent jamais. Elles s’installent dans les maisons comme une lumière plus pâle, dans les jardins comme une ombre qui ne suit plus personne. Voilà bientôt un an que Mini Bimbo a disparu.
Les campagnes bretonnes savent garder leurs secrets. Les chemins creux, les talus où fleurissent les digitales, les fossés noyés de fougères sont de fidèles confidents. Nul ne sait ce qu’il est advenu d’elle. Les hypothèses ont fleuri comme les ajoncs au printemps. Certains jurent qu’une grande voiture aux vitres fumées s’est arrêtée ce soir-là. Un homme élégant, plus riche que raisonnable, aurait succombé à son charme insolent, et l’aurait emportée vers une vie de coussins moelleux, de porcelaines délicates et de fenêtres donnant sur une mer inconnue. D’autres baissent les yeux et évoquent la route départementale, ce ruban d’asphalte où les vies des bêtes s’interrompent parfois dans un silence plus cruel que tous les fracas.
Le mystère demeure entier. Et peut-être, faut-il laisser aux disparus le droit de n’appartenir qu’à leur énigme.
Pendant longtemps, chaque matin, j’ai surpris mon regard à chercher sa silhouette. J’espérais ce pas dansant, cette manière qu’elle avait d’arriver comme si le monde lui appartenait déjà. Les chats n’ont pas la fidélité des hommes. Ils possèdent mieux encore : ils ont leur liberté. C’est elle qui les rend si proche du vent.
« Garage » est toujours là. Son point blanc sur la poitrine a vieilli sans perdre de son élégance. Il ne craint plus les portes closes. Lui qui fut prisonnier des poutres règne désormais sur les dépendances avec la tranquille assurance des anciens combattants. Il me suit parfois sans bruit, comme un vieux compagnon qui n’a plus besoin de prouver son attachement.
« Booba » demeure le plus secret. Sa peur s’effrite pourtant au fil des saisons. Chaque jour lui arrache une poignée de méfiance. Il accepte désormais une caresse furtive, aussitôt regrettée, aussitôt désirée de nouveau. Les blessures invisibles cicatrisent lentement, chez les chats comme chez les hommes.
Quant à « Smoking », elle n’est plus le minuscule souffle d’autrefois. La petite note oubliée est devenue une mélodie. Elle court, bondit, chasse les papillons avec une gravité comique, persuadée que le monde entier n’existe que pour satisfaire son insatiable curiosité. Elle apporte dans la maison cette jeunesse insolente qui empêche la nostalgie de devenir souveraine.
Et pourtant, il suffit d’un rayon de soleil sur les dalles de la terrasse, d’une gamelle oubliée ou d’un bruissement dans les herbes hautes pour que Mini Bimbo revienne habiter ma mémoire, et puis, les histoires, que nous ignorons, sont souvent les plus belles. Elles permettent à l’espérance de respirer.
Mes locataires sont toujours là. Ils continuent d’arriver chaque matin avec cette ponctualité des êtres qui ne possèdent ni montre ni calendrier. Ils réclament leur pitance, leurs caresses, leur part d’affection. Ils ignorent les anniversaires des disparitions. Ils vivent dans cet éternel présent dont les hommes ont perdu le secret.
Moi, je continue de leur ouvrir la porte. Et lorsque le vent d’ouest traverse le jardin, il me semble parfois entendre un miaulement familier. Je souris alors sans chercher à savoir si c’est le souvenir qui parle… ou l’espérance qui rentre enfin à la maison.
FM♥
