LES CATS POINTS CARDINAUX DU ROYAUME DES CHATS
En Bretagne, la journée commence avec le soleil, mais surtout avec les chats. À l’est, l’un guette la fenêtre, au sud, un autre dort en propriétaire des lieux, à l’ouest, un troisième patrouille dans le jardin, et au nord, règne « Smoking » qui ne dort jamais tout à fait : elle surveille la pitance, l’heure, avec une connaissance administrative qui ferait pâlir un fonctionnaire de Bercy.
La maison entière semble ainsi organisée autour de cette surveillance tranquille. Je passe d’une pièce à l’autre, accompagnée de quatre paires d’yeux qui évaluent mes mouvements sans commentaire. Le vent de Bretagne pousse contre les vitres son haleine humide, un Coq crie au loin, et pourtant, l’événement véritable est ailleurs : quelqu’un a-t-il touché à la gamelle de « Smoking » ?
Une porte s’ouvre, quatre oreilles se dressent. Un placard grince, six secondes plus tard, « Smoking » apparaît. Son regard possède cette froideur douce des êtres qui savent déjà la réponse, et qui attendent seulement de voir si vous aurez l’audace de mentir.
Alors, je comprends que je ne vis pas chez ces chats : je réside sous leur régime. Ils connaissent mes horaires, mes déplacements, mes habitudes et probablement mes faiblesses. Il ne manque plus qu’un petit bureau, une lampe verte et quelques dossiers soigneusement classés.
Le soir tombe sur la Bretagne, et les quatre chats reprennent leur poste. L’un disparaît derrière la grille de la terrasse, l’autre s’étire près du parasol, le troisième gagne le garage, tandis que « Smoking » demeure à proximité de la réserve alimentaire ; sentinelle incorruptible de la maison.
Je songe alors que cette paisible journée féline pourrait bien être le commencement de quelque chose de plus vaste : après avoir surveillé la pitance, ils surveilleront les portes, après les portes, les fenêtres, après les fenêtres, nos conversations. Peut-être avons-nous naïvement pris pour de l’affection ce qui n’était depuis le début qu’une opération de contrôle territorial. La Bretagne, ce soir-là, paraît calme. Quatre chats sont couchés dans quatre directions. Et quelque part, dans l’obscurité, Smoking sait exactement combien de boîtes de pâté, il reste, un comble !
Mais ce matin, contre toute attente, les quatre sont venus tournoyer autour de moi pour me remercier. Ils virevoltaient entre mes jambes, frottaient leurs flancs contre mes chevilles, la queue dressée comme de petits drapeaux, et chacun semblait vouloir déposer sa signature sur ce bref moment de gratitude. Même « Smoking » avait abandonné, pour quelques secondes, son poste de contrôle alimentaire. Elle tournait autour de moi avec cette dignité toute féline qui consiste à remercier quelqu’un sans jamais donner l’impression qu’on lui doit quoi que ce soit.
Ils virevoltaient, miaulaient, se croisaient, revenaient sur leurs pas, formant autour de moi une étrange ronde bretonne. Quatre chats, quatre trajectoires, quatre caractères, mais une même conclusion : la pitance était bonne, les lieux étaient sûrs, le service avait été correctement assuré.
FM
