LES BIMBOS DE LA FASHION WEEK

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Florentins et demi-mondaines ou comment la mode est devenue le seul spectacle que personne ne regarde ce qui défile. Il fut un temps où l’on venait à la Fashion Week pour découvrir des créations, aujourd’hui, le premier rang est un zoo de poche où chaque spécimen tient devant son visage une petite vitre noire. Un merveilleux cirque contemporain organisé par le seigneur pour un royaume où les Iphones sont plus intelligents que leurs propriétaires et où l’on confond désormais le nombre d’abonnés avec le nombre de neurones.

Au premier rang trônent les nouvelles impératrices du vide ; les Bimbos ! Elles ne regardent pas les vêtements, elles regardent leur écran. Elles ne viennent pas découvrir une collection, mais vérifier qu’elles figurent bien dans le paysage. Leurs téléphones sont dressés comme des ostensoirs, leurs visages figés dans cette expression d’extase. C’est ainsi qu’elles filment les célébrités, et les autres Bimbos concurrentes, puis elles se filment elles-mêmes en train de filmer les autres. L’humanité a inventé un spectacle dont le spectateur est devenu le sujet principal.

Dans cette foire aux vanités, la « Frontanelle » occupe une place de choix. Grande prêtresse de l’émotion instantanée, elle dispense ses commentaires comme une voyante distribue ses prédictions. Tout est formidable, bouleversant, extraordinaire, absolument génial. Une manche devient une révolution, un ourlet une déclaration philosophique, un pantalon trop grand une réflexion sur la condition. Elle ne parle pas tant de mode que de ce qu’elle éprouve en se regardant parler de la mode. C’est toute la subtilité du métier : il ne s’agit plus de comprendre une création, mais de produire une émotion suffisamment bruyante pour être monétisable. La pensée est devenue facultative, l’enthousiasme obligatoire.

Non loin de là, s’agite comme un puppets, ‘le Flop Fringant’ ; casquette et appareil photos en bandoulière comme les Japonais de la capitale dans les années 70, autre merveille de cette époque où la vitesse tient lieu de profondeur. En trois minutes, il prétend nous raconter la mode, ses mystères, ses génies et ses révolutions. Trois minutes ! Le temps nécessaire pour cuire un œuf, et apparemment suffisant pour comprendre six mois de travail d’un atelier.

Le Fringant décrit l’ambiance, les invités, les intentions, et les références des références. Il nous explique que le créateur a voulu interroger le rapport entre le corps et l’espace, entre l’homme et son époque, entre le passé et le futur. Admirable. Mais du vêtement lui-même, de sa coupe, de son montage, de sa construction, de son tombé, de sa matière, le vide sidéral mais surtout sidérant.

Quoi d’étonnant ! Il adule Jacques « Mumuse », ce couturier génial, le seul de sa génération ayant poussé l’audace de ne pas savoir dessiner, ni de couper, ne de coudre. non plus ! Un créateur qui crée en s’abstenant de tout geste, c’est le rêve. C’est le zéro absolu de la haute couture, la quintessence du vide, le vêtement à l’état de pure intention. On ne s’étonne pas qu’un commentateur qui ne décrit rien admire un couturier qui ne fabrique rien, une amitié de miroirs certainement.

Mais qu’importe ! L’essentiel est de raconter une histoire. Dessiner ? Couper ? Coudre ? Voilà des préoccupations terriblement matérialistes, presque vulgaires, dans un univers où il suffit désormais d’annoncer un concept pour être célébré comme un génie. Le savoir-faire devient une affaire de petites mains, tandis que la gloire revient à celui qui sait transformer leur travail en spectacle. Et c’est ici que la farce devient véritablement intéressante.

Car ces personnages ne sont pas seulement les symptômes d’une mode devenue superficielle. Ils incarnent une transformation bien plus profonde : le remplacement progressif de la compétence par la visibilité, du jugement par l’émotion, et de la création par sa mise en scène.

La mode a ainsi inventé une économie particulièrement ingénieuse : ceux qui fabriquent les vêtements travaillent dans l’ombre, ceux qui les commentent occupent la lumière, et ceux qui financent le spectacle récupèrent l’argent pour une nouvelle religion.

Gigantesque opération de communication déguisée en événement culturel. Les invités sont des supports publicitaires, les célébrités des panneaux lumineux, les pseudo journalistes des animateurs de foires et les créateurs, lorsqu’ils ont de la chance, les auteurs anonymes de cette représentation.

FM♥