QUAND TOUT SE DÉSTRUCTURE
Pendant des siècles, les sociétés occidentales se sont tenues debout grâce à quelques repères solides : la religion, la famille, l’école, le travail stable, les codes sociaux… Ces institutions n’étaient pas toujours aimables avec le public, mais elles donnaient une forme de cadre pour une direction. Depuis plusieurs décennies, elles s’érodent. Jean-François Lyotard parlait de la fin des « grands récits », Zygmunt Bauman d’une « modernité liquide » où rien ne prend le temps de se solidifier.
Les carrières ne sont plus linéaires, les couples et les familles se recomposent, les croyances se fragmentent, l’autorité se discute. Ce mouvement, nourri par l’individualisme, l’accélération technologique et la défiance envers les institutions, a une conséquence simple : ce qui structurait ne fait plus consensus, et l’on soupçonne désormais toute structure d’être une contrainte déguisée.
La mode, miroir sensible de son époque, n’échappe pas à cette logique. Dès les années 1980, Martin Margiela et Rei Kawakubo montraient des vêtements aux coutures apparentes, aux doublures retournées, aux silhouettes volontairement inachevées. Ce geste d’avant-garde est aujourd’hui devenu courant : jeans déchirés, vestes oversize, tailleurs sans épaulettes, vêtements sans genre, sneakers portées avec le costume. Le dress code a perdu son autorité, et la cravate comme le tailleur strict sont devenus des choix plutôt que des obligations. Le vêtement ne dit plus « voici ma place dans la société », mais « voici qui je suis, aujourd’hui, pour quelques heures », et les réseaux sociaux, qui font circuler les tendances à la vitesse de la lumière, achèvent de dissoudre les règles communes.
Faut-il pour autant s’en alarmer ? Cette déstructuration a de vrais mérites : elle libère les corps, desserre les assignations de genre et de classe, autorise chacun à inventer son style. Mais, elle a aussi un prix à payer car une colonne vertébrale ne sert pas qu’à contraindre, elle permet de tenir debout, et sans repère partagé, la liberté peut tourner à l’angoisse, à la dispersion, à l’éternelle quête d’identité.
On ne s’invente pas sans pouvoir s’adosser sur quelque chose, et même les grands déconstructeurs de la mode connaissaient d’abord les règles qu’ils transgressaient. Aujourd’hui, les nouveaux Décontructeurs ne s’appuient sur rien, et le défi de notre temps n’est peut-être pas de choisir entre structure et liberté, mais de reconstruire des repères souples, assez solides pour porter chacun, assez ouverts pour ne pas l’étouffer, et cela c’est beaucoup plus difficile avec une bande de crétins.
FM♥
