LES RAPPEURS NOUVEAUX DA DU LUXE
Monet aurait-il été directeur artistique chez Vuitton ? La question prête à sourire, mais la mode a déjà répondu : l’artiste n’est plus invité au défilé, il le dirige.
Il fut un temps où un rappeur n’approchait la mode que par la porte de service : un clip, une chaîne en or, une mention dans un couplet. Aujourd’hui, il entre par la grande porte, avec un badge et une carte de visite. Dernier exemple en date : Wale, rappeur nominé aux Grammy Awards, vient d’être nommé directeur de la création et associé de CapSole, entreprise spécialisée dans la conservation des sneakers. La basket, jadis jetée quand elle était usée, est désormais traitée comme une toile de maître. Et si l’on conserve des sneakers comme on conserve des Nymphéas, la question devient presque sérieuse : qui est le conservateur, et surtout, qui est l’artiste ?
Wale n’est pas un cas isolé, il est le symptôme d’une époque. Pharrell Williams chez Louis Vuitton, Kanye West et ses Yeezy, Travis Scott, Tyler, the Creator, et l’ombre tutélaire de Virgil Abloh : ce sont largement des créateurs afro-descendants qui dominent aujourd’hui la scène de la sneaker de luxe. Ceux qui, hier, tenaient le rôle d’« inspiration » (le mot poli pour « source gratuite d’idées ») signent désormais les collections et fixent les prix. Après des décennies à copier la culture noire pour la rebaptiser « streetwear » dès qu’elle passait en vitrine avenue Montaigne, le luxe a fini par comprendre qu’il valait mieux s’associer à la source.
Reste l’effet d’entraînement. À force de confier les clés des maisons à des profils atypiques, comme Jacques musmuse ou Olivier Rous-tintin, la mode a envoyé un message à toute une génération : le ciseau n’est plus obligatoire. Le génie n’est plus de tailler ou de draper, mais de prendre les idées des autres et de les réagencer avec assez d’aplomb pour qu’on les croie neuves. Le « sample » a gagné le vestiaire, et comme les marques ne comptent plus les points de couture mais les followers, chacun se dit : « Pourquoi pas moi ? » Virgil Abloh, parti trop tôt, fut le maître de cette méthode, et ses héritiers rêvent de suivre Pharrell jusqu’à Vuitton avec pour seul bagage un moodboard et quelques millions d’abonnés.
Alors, Monet chez Vuitton ? Sa première collection, Impression, Soleil Levant, laisserait les critiques parler de « rupture » et les acheteurs attendre une collab’ avec Nike. Plus sérieusement, la comparaison tient : les impressionnistes, refusés au Salon, ont fini sur les murs des musées, et les rappeurs, longtemps tenus à distance des podiums, finissent à la tête des maisons de couture. Même cycle : mépris, tolérance, récupération, canonisation. Le luxe a longtemps fait semblant de dicter la culture ; il la suit maintenant, avec un temps de retard et une carte bancaire à la main. Reste à savoir si, dans vingt ans, la mémoire retiendra une œuvre ou seulement un nombre d’abonnés.
FM♥
