GAULTIER DE TROIS QUARTS
Dimanche dernier, j’ai assisté à un défilé Jean Paul Gaultier. Enfin, quand je dis « assisté »… J’étais assis, c’était déjà beaucoup ! Et quand je dis « Jean Paul Gaultier », je devrais plutôt dire « Jean Paul Laptkin », puisque Jean Paul est parti en 2020. Il est parti, mais la maison est restée. C’est généralement le contraire : la maison part et le monsieur reste, dans son salon, face à un huissier ou à un fonctionnaire de la brigade financière.
Alors, on a engagé un Néerlandais. Un Néerlandais ! Vous vous rendez compte ? Un homme du plat pays, chargé de nous inventer des silhouettes féminines extravagantes, avec des pointes ! Mais enfin, quand on vient d’un pays plat, on ne peut avoir que des idées plates ! Lui a contourné le problème : il a imaginé des cols qui poussent vers le haut, en relief, comme un Néerlandais qui chercherait à se venger de la géographie de son enfance.
Il y avait aussi des miroirs partout, dans une ambiance de lupanar de la rue Quincampoix. De quoi faire surgir des « verges fétides »… Oh, pardon, des vierges fertiles ! Tellement de miroirs qu’on ne savait plus qui défilait : les mannequins ou les spectateurs ?J’ai salué un monsieur en face de moi pendant vingt minutes. C’était moi. Il ne m’a même pas salué en retour.
Le créateur a déclaré : « Je préfère la vue de trois quarts. » Trois quarts ! La bimbo assise à côté de moi, ancienne tapineuse de resto routier Bulgare, m’a demandé : « Pourquoi un tocard ? » Ce qui prouve à quel point les gens qui viennent assister à ces shows maîtrisent la langue française. Mais pourquoi pas trois quarts, après tout ? Il y a la face, il y a le profil, et il y a le trois quarts. Le trois quarts, c’est la face qui commence à partir, mais qui n’a pas le courage de le dire.
Ensuite, il y eut les clochettes ou les grelots, c’est selon. Alors là, je vous demande de rester calme. Des clochettes ! Retrouvées au fond d’un tiroir par le Flamand ! Cette histoire m’a bouleversé. Imaginez : quelqu’un ouvre un tiroir et découvre des clochettes datant de 1989. Elles avaient attendu trente-six ans dans le noir, sans rien dire. Pour une clochette, c’est un exploit ! La seule fonction d’une clochette, c’est de faire du bruit. Et celle-ci a tenu trente-six ans sans sonner. C’est probablement la clochette la plus discrète de toute l’histoire de la clochette.
Puis vinrent les blazers blancs. Parfaitement coupés, certes, mais accompagnés de soutiens-gorge coniques, visibles à travers un hublot de tissu. Un hublot ! Sur un torse ! Mais où va-t-on ? Au large ? Si vous avez un hublot sur le torse, c’est que vous êtes dans un bateau. Et un bateau, Mesdames, Messieurs, ça ne défile pas. Ça appareille !
Vous me direz : « C’est un hommage au corset de 1984. » Je répondrai : oui, mais le corset de 1984 n’avait pas de hublot ! Et surtout, il n’a jamais fait couler la Madone, qui ressemble désormais à l’enfant illégitime de Zahia et de Franck Ribéry. À la sortie, on m’a demandé : « Alors, ça vous a plu ? » J’ai répondu : « C’était du sérieux. » Phrase typique de ceux qui ne veulent surtout pas se prononcer avec « it’s amazing » version anglaise. On m’a regardé comme si j’avais insulté un mort. Mais enfin, c’est vrai !
On était chez Gaultier ! La maison du cône, de la marinière, de l’homme en jupe, du mannequin enceint ! Et là, un défilé froid. Un défilé froid, dans une maison qui a fait du chaud toute sa vie ! J’avais l’impression d’assister à un enterrement. Un enterrement avec des clochettes, ce qui est tout de même une idée curieuse. À moins qu’elles ne soient là pour permettre au défunt de prévenir en cas d’erreur. Enfin…
« Un créateur qui trouve son équilibre entre rigueur et excentricité », a écrit le journaliste Le Flope Fringuant, Monsieur cinq minutes de mode douche comprise. L’équilibre ! Mais c’est bien ça, le problème. Chez Gaultier, on n’a jamais cherché l’équilibre. On a cherché la chute ! Et seules les chutes de reins sont valables. Maintenant qu’on l’a trouvé, cet équilibre, on est coincé. Coincé comme une tête de tampon applicateur, avec des coutures à faire pleurer un oignon.
C’est donc ça, la nouvelle mode ? Tenir droit. Tenir sur un talon. Tenir tout un dîner dans un blazer blanc sans faire de « tâche ». Quand à moi, lorsque je suis sorti du Palais de Tokyo, il faisait nuit. J’ai croisé mon reflet dans une vitrine. De face, j’avais l’air d’un homme vieux et fatigué. De profil, celui d’un homme qui s’en va. Et de trois quarts… De trois quarts, j’hésitais. Je pensais à ce beau jeune homme de trente ans qui n’existait plus. Finalement, je suis rentré en métro, j’en ai même oublié mon vélo, c’est dire à quel point ce défilé m’avait perturbé.
FM ♥
