ÉLOGE DISCRET DE CEUX QUI RÉSISTENT
Il y a quelque chose d’obscènement comique dans notre façon d’habiter le présent. Nous avons réussi l’exploit de construire une civilisation entière sur le principe de l’immédiateté ; tout, tout de suite, avec une petite notification pour nous rappeler que nous existons. Ainsi, nous regardons maintenant, hagards, les décombres de l’attention humaine joncher le sol comme après une fête dont personne ne se souvient vraiment.
On a supprimé l’ennui, cette vieille école buissonnière de l’âme, et avec lui, la possibilité même de désirer quelque chose qui ne soit pas déjà là, préemballé, optimisé, livré en quarante-cinq minutes. Le progrès, je veux bien. Mais n’aurait-on pu garder la mélancolie ? Elle coûtait moins cher en bande passante.
Ce qui me frappe le plus, c’est la vitesse avec laquelle nous avons appris à confondre l’indignation avec la pensée. Il suffit de quelques secondes sur n’importe quel écran pour constater que l’espèce humaine, à qui il a fallu des millénaires pour inventer la philosophie, la tragédie grecque et le coq au vin, a maintenant trouvé son expression la plus accomplie dans le commentaire de huit mots sous la photo d’un inconnu.
Nous sommes devenus des êtres de surface, et nous le revendiquons avec une profondeur de surface confondante. La colère, qui était autrefois réservée aux grandes injustices et aux sauces ratées, se dépense maintenant au détail, en petite monnaie, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien pour les choses qui le méritent vraiment.
Et pourtant, je persiste à croire, c’est mon vice, mon luxe, ma façon à moi de tenir debout que quelque chose résiste, en dessous. Que la tendresse n’est pas morte, seulement distraite. Que les hommes et les femmes qui rentrent chez eux le soir, fatigués d’avoir fait semblant, portent encore en eux une capacité d’amour qui dépasse de très loin tout ce que leurs téléphones ont capturé.
Le monde est peut-être devenu ce bazar bruyant où l’on vend de l’urgence en kit, mais j’ai vu des gens pleurer devant un coucher de soleil en Bretagne sans le filmer. Pas beaucoup de monde, il est vrai, car j’étais seul ! Toutefois, je continue à parier sur l’espèce humaine.
FM♥
