L’IMMORTEL BALADIN OU LA CHANSONNETTE DE PASCAL
Il est des hommes que la Providence, dans son infinie et parfois douteuse sagesse, destine aux grandes choses. Car voilà « Le Pascal Morand », déguisé en Pascal marrant, nous offre, depuis le seuil d’une demeure d’une modestie presque agressive, comme pour nous rappeler que l’humilité, à défaut d’être une vertu, peut toujours servir de décor, une vidéo destinée à l’immortalité, Bref, un “Baise Pascal ” : Non pas l’immortalité des grands textes, ni celle des grandes toiles, mais celle, infiniment plus démocratique, d’Instagram ce Parthénon des vanités contemporaines.
Il chante. Oui. Il chante… Enfin, il essaye, et c’est le président de la Chambre Syndicale de la Haute Couture cette cathédrale du raffinement absolu, ce temple où l’on mesure les ourlets à la microseconde et où l’on prononce le mot mousseline comme d’autres prononcent une prière. Il chante sur le thème de l’immortalité, s’il vous plaît. Rien de moins.
On cherchera longtemps, dans les “annales” de l’élégance française, un tel mélange de témérité vocale et d’ambition métaphysique. César, il est vrai, traversait le Rubicon. Napoléon, lui, traversait les Alpes. Pascal traverse, courageusement, les limites du ridicule. Il faut saluer l’effort.
Est-ce un message envoyé au Seigneur des Arnault ? se demande-t-on avec délice. Une subtile supplique en do majeur ? Une démission déguisée en vocalise ? Ou simplement l’expression d’une âme que les bilans économiques de la mode ont, à la longue, rendu légèrement fantaisiste ?
Car Pascal est, il faut le rappeler, le meilleur économiste de la mode. C’est lui-même qui l’a sinon dit du moins laissé entendre, avec cette discrétion propre aux gens qui savent fort bien ce qu’ils valent et préfèrent que vous le sachiez aussi. Le meilleur économiste de la mode qui fait de la chanson devant une petite maison, il y a là une cohérence que seule la psychanalyse pourrait démêler.
Ce qui est croquignolet, et c’est ici que le bât blesse, c’est que Pascal ne reçoit pas les jeunes créateurs dans son bureau, ces enfants terribles de la couture qui, eux, habillent la scène musicale française avec tout le naturel de ceux pour qui l’art n’est pas un costume d’apparat mais une seconde peau. Ces jeunes gens auraient pu lui souffler le texte, corriger la note, lui enseigner cet art délicat de se mettre en scène sans se mettre en danger, avec autre chose qu’une veste orange d’agent d’autoroute
Mais non. Pascal chante seul. Devant sa petite maison. Sur Instagram. Sur le thème de l’immortalité.
Oscar Wilde écrivait que le seul moyen de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y céder. Pascal, manifestement, a lu Wilde. Il a cédé à la tentation de la gloire vocale avec une spontanéité que l’on qualifiera généreusement d’authentique des filles de L’homme en bleu eu Roi, Paix à son âme.
Tandis que le Président joue au Marrant, le monde de la couture retient son souffle entre l’hilarité et la perplexité, cet espace étroit où se logent, depuis toujours, les plus belles choses de la mode.Il est vrai qu’en France, le ridicule ne tue pas. On en vit.
FM
