UN ALEXANDRIN DANS LA JUNGLE NUMERIQUE

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J’ai soixante dix ans, des vestes en tweed qui sentent encore les bibliothèques, et une fidélité presque religieuse à la langue de Molière. Chaque matin, j’ouvre mon dictionnaire comme d’autres entrouvrent une chapelle. Les mots doivent être repassés, cirés, présentables. Je dis encore « certes », « moult » ou « fichtre » avec la gravité d’un horloger réglant une pendule ancienne pour le seigneur des Arnault.

Dans mon appartement aux rideaux lourds, les voyelles ont une tenue correcte. On ne dit pas « c’est carré », mais « cela me paraît convenable ». On ne « crush » personne. On éprouve, à la rigueur, une inclination. Puis, mon petit-fils m’a installé une application sur mon téléphone.« Papi, il faut vivre avec ton temps. » Cette phrase m’a donné l’impression que l’on venait de poser des baskets fluo sur un Steinway.

J’ai alors découvert une jungle lexicale.
Des phrases sans sujets.
Des mots sans voyelles.
Des émotions réduites à trois lettres.

“Wesh t’es en PLS ou quoi 😂”

Je relus le message six fois. PLS ? Était-ce une maladie ? Un syndicat ? Une ancienne province ottomane ? Je consultais Internet avec la méfiance d’un archéologue entrant dans une pyramide piégée. PLS : Position Latérale de Sécurité. Par extension : état d’effondrement émotionnel.

Je restais immobile. Ainsi donc, la jeunesse avait transformé un geste de secourisme en une poésie nerveuse d’un fumeur de crack. Les jours suivants furent un vertige.

“Il est trop charo.”
“Cette vidéo est masterclass.”
“Je suis matrixé.”
“C’est un PNJ ce mec.”

Chaque expression m’apparaissait comme une espèce nouvelle observée au fond d’une forêt tropicale numérique. Je pris des notes dans un carnet. “Le mot ‘charo’ semble désigner un individu mû par un appétit sentimental frénétique. Peut-être un cousin moderne du libertin.”

Je me surpris bientôt à éprouver une fascination sincère, cette langue que je jugeais d’abord paresseuse me révéla autre chose : une génération qui compressait tout : le temps, les sentiments, les références. Comme si chaque phrase devait tenir dans une rame de métro avant la fermeture des portes.

Un soir, mon petit-fils entra dans le salon et me trouva devant son téléphone, les lunettes basses, l’air concentré.

« Qu’est-ce que tu fais, papi ? »

J’hésitais.
Puis, avec un sérieux académique, je répondis :

« Je… réponds à une publication. »

Mon petit-fils éclata de rire en lisant ma réponse. Il lu : “Cette repartie possède une indéniable aura. Je valide sévèrement.” Mon petit-fils en resta atterré. Je relevai la tête avec une discrète fierté. Il venait de traverser plusieurs siècles en une seule phrase. Et quelque part entre Molière et TikTok, entre l’alexandrin et le “wesh”, j’avais compris une chose : les langues ne meurent jamais vraiment. Elles changent simplement de costume avant de retourner danser

FM