LES LUNETTES DE L’IMPOSTURE
On dit que l’époque manque de pétrole, mais pourtant elle ne manque ni de fumée ni de miroirs. Ainsi donc surgissent, sous les ors de la mode contemporaine, des lunettes prétendument nouvelles qui ressemblent étrangement à celles de Versace qui avaient été dessinées par ce créateur plus patient et moins tapageur, il y a déjà plusieurs années. Ce Jacques Mumuse ressemble à ces héritiers pressés qui réclament l’héritage avant même d’avoir salué l’ancêtre.
Qu’on me pardonne ce soupçon d’irrévérence, mais j’ai toujours pensé, que l’originalité consiste parfois à se souvenir de ce que les autres ont oublié… et non à signer ce qu’ils ont inventé. Les lunettes, dont nous parlons aujourd’hui, fabriquées ou proposées par la maison de l’homme Breton de « lala vendre », semblent en effet regarder très fixement du côté des modèles Vintage, créés bien avant que la tendance ne devienne profitable.
On me dira, avec la componction des courtisans modernes, que Monsieur Lavande « crée des concepts ». Le mot est charmant. Le concept est à la création ce que la promesse est au mariage : une déclaration qui dispense parfois de l’effort. Mais, lorsqu’un concept ressemble à une copie, il cesse d’être un concept pour devenir une photocopie mondaine qui a rarement l’élégance de l’original.
Je n’ai jamais eu de goût pour les usurpateurs. Le monde en produit déjà suffisamment sans que la mode s’en fasse la pépinière. Les véritables créateurs dessinent, modèlent, étudient, doutent, recommencent. Ils apprennent la discipline des formes avant de réclamer la couronne du style. Les autres, plus pressés, préfèrent l’éclat des projecteurs à la patience de l’atelier. Comme l’aurait dit un moraliste du XIXᵉ siècle, « il est des artistes qui inventent des formes, et d’autres qui inventent surtout leur propre légende. »
Ce qui rend l’affaire plus savoureuse encore est l’attitude de la maison elle-même face aux institutions de la profession. Adoubée par la Chambre syndicale, elle n’a pas hésité à lui tourner le dos en présentant ses collections hors calendrier, geste qui se voulait sans doute héroïque et qui n’était peut-être que théâtral.
Ainsi va ce petit détroit contemporain où certains navires prétendent découvrir des terres qu’ils ont simplement aperçues dans les cartes des autres. Et l’on pourrait conclure, comme si j’avais l’esprit d’un vieux dandy anglais, que « la copie est peut-être la forme la plus sincère de la flatterie… mais elle reste une flatterie qui porte les lunettes de quelqu’un d’autre. » Et le pire c’est que cela n’est même pas un poisson d’avril !
FM
