LE BOUFFON DU MONT-SAINT-MICHEL
Il fallait bien qu’un jour le Mont-Saint-Michel rencontre son bouffon. Depuis treize siècles, le rocher a vu passer des pèlerins, des rois, des armées, des marées capables d’avaler des régiments entiers. Mais, il lui manquait encore une apparition plus rare : le petit stratège publicitaire persuadé qu’un monument millénaire n’est qu’un fond d’écran pour sac à main miniature.
Voici donc Jacquemus, enfant supposé de Provence, qui débarque au pied de l’archange comme un touriste pressé qui aurait confondu patrimoine national et studio Instagram. Le Mont-Saint-Michel, vieux seigneur de granit dressé dans la baie, devient soudain accessoire de campagne, et pas municipale. Ce petit Typhus ne demande pas l’autorisation car l’éthique, dans certaines maisons de mode, reste un tissu bubonique qu’on coupe volontiers pour faire des économies, afin de garder les chandelles.
Et quel spectacle délicieux que cette métamorphose géographique, Jacquemus, autrefois troubadour de la Provence, apôtre des champs de lavande, des citrons et des souvenirs d’enfance, devient soudainement un breton d’opportunité. Il s’empare du Mont-Saint-Michel comme d’autres s’emparent d’un motif à rayures comme les stores de « Giorgio Beverly hill ».
Le plus charmant reste sa disparition. Devant la critique, le grand communicant se volatilise : plus un mot, plus une réponse, plus une explication. Courage fuyons. Le chevalier du silence est sélectif, car lorsqu’il s’agit de raconter sa mythologie personnelle, la parole coule comme rosé d’été. Mais, lorsqu’il s’agit de répondre d’une photo discutable, le téléphone se transforme en abbaye cloîtrée.
Il faut reconnaître une certaine cohérence artistique. Dans la mode, on parle souvent de coupes franches, Jacquemus pratique surtout la fuite nette. Le Mont-Saint-Michel, lui, reste immobile, et regarde passer les marées et les carrières ; les marques changent, les campagnes disparaissent, les hashtags se noient dans l’oubli numérique, mais le granit, lui, garde mémoire.
Et peut-être retiendra-t-on ceci : qu’un petit loustic provençal, avide d’images spectaculaires, aura cru pouvoir planter son cierge dans le fondement de l’archange, et repartir tranquillement avec le décor sous le bras. Mais, le panache publicitaire, lorsqu’il dépasse la mesure, finit souvent par ressembler à un chapeau trop vaste posé sur une tête bien légère.
FM

