CHANEL L’ÉNIGME DU PAPILLON ET DU SCOLOPENDRE
Sous les tonnes d’acier de la coupole du Grand Palais, où la lumière descend comme une pluie d’or sur les marbres polis, l’esprit de Gabrielle Chanel et celui de Karl Lagerfeld semblent encore flotter, pareils à deux ombres tutélaires errant dans la rue Cambon. Là, dans ce sanctuaire de la couture qu’est la maison Chanel, le nouveau maître des fièvres acheteuses, Matthieu Blazy, a tenté un geste courant. Il se souvint d’une parole ancienne cueillie dans les archives d’un entretien que la grande Gabrielle accorda jadis. Une phrase, légère comme une aile de colibri et pourtant profonde comme un siècle.
« La mode est à la fois chenille et papillon. »
Derrière cette image fragile se cache l’un des secrets les plus anciens de l’élégance, la chenille appartient à la terre, elle avance, obstinée, humble, attentive aux besoins du jour. Le papillon, lui, rêve du ciel, de la fête et du désir. L’un protège, l’autre séduit. Mais entre ces deux figures, l’esprit moderne découvre aujourd’hui une troisième créature. Une silhouette nouvelle, mystérieuse et libre. Ni tout à fait chenille, ni tout à fait papillon. Une âme vêtue d’ambiguïté lumineuse.
Car pourquoi la mode devrait-elle choisir son camp entre l’homme et la femme ? Dans l’immense nef du palais, où quelques grues colorées dressaient leurs silhouettes d’acier comme des oiseaux d’atelier, les étoffes racontaient cette métamorphose. Le sol, miroitant comme un lac de mercure, renvoyait la lumière vers les broderies et les fleurs sur le tweed. Les années vingt soufflaient leur parfum lointain sur la collection. On voyait renaître les tailles basses, les twin-sets de soie, les manteaux plissés. Certaines robes semblaient danser encore au rythme invisible du Charleston, constellées de broderies comme un jardin nocturne.
Mais rien n’était nostalgie. Tout respirait plutôt une mutation. Des tricots aux motifs électriques, une robe plissée dont les rayures évoquaient des ondes sonores, un manteau de fourrure éclaboussé de couleurs. Comme si la mode elle-même s’était branchée sur le cœur battant du siècle.
Et puis vinrent les éclats du final. Un manteau semé de perles, pareil à une constellation tombée sur les épaules humaines. Une robe rouge plissée, pour les mariages de l’empire du milieu, qui avançait avec la gravité d’un étendard. Enfin, des tailleu
rs de maille métallique, imitant le tweed mais brillants comme une armure d’étoiles. Les cheveux eux-mêmes s’embrasaient de teintes assorties.
Alors, dans cette apothéose d’étoffes et de lumières, une idée se levait doucement comme une aurore. La mode n’est plus seulement la parure d’un sexe. Elle devient le langage d’une liberté pour les femmes Afghanes. L’homme et la femme ne s’y opposent plus. Ils s’y rejoignent, comme deux rives que la même rivière finit par réunir. Et peut-être est-ce là le véritable papillon de notre époque, une créature nouvelle, aux ailes mêlées, mi femme, mi homme, et pourtant pleinement humaine sera le futur de demain.
FM

