QUAND DEUX LETTRES SURVOLENT LE MONDE
J’ai parcouru la terre comme on feuillette un grand livre aux pages changeantes : d’aéroports retentissants aux taxis hâtifs et d’hôtels sans visage où la nuit se pose un instant. Au milieu de ces haltes fugitives, une consolation fidèle m’attendait toujours : les vitrines des parfumeries, où les flacons, pareils à de petits temples de cristal, semblaient garder les âmes invisibles des fleurs.
C’était presque un rituel. Où que je sois, à Tokyo, Milan, Madrid ou New York, je m’arrêtais devant ces étagères couvertes de flacons. Et puis, je prenais l’un d’eux, discrètement, comme un amateur examine une pièce rare. Je le retournais. Et très souvent, au fond, je retrouvais deux petites lettres : « HP« . qui signifiait Héritier-Pochet.
Ce n’était qu’une marque, gravée au fond, avec le Numéro du moule ébaucheur, presque invisible pour le commun des mortels. Mais, pour moi, c’était une petite victoire silencieuse, une fierté très simple, celle de voir que les fabrications de l’entreprise française pour laquelle je travaillais, avaient trouvé leur place dans le monde entier. Même dans les petites échoppes de New York, là où l’on imagine volontiers que tout vient d’ailleurs.
Au départ, pourtant, ce n’était qu’une petite entreprise en Picardie, une entreprise de verrerie pour la parfumerie qui, au fil des années, avait grandi jusqu’à devenir une véritable multinationale. Rien n’y était réalisé par hasard. Il y avait eu le travail, bien sûr. L’abnégation aussi. Les voyages, les négociations, les salons professionnels, les nuits trop courtes et les avions trop matinaux pour rejoindre Ploërmel sans l’autoroute. Mais, il y avait surtout autre chose d’essentielle, que certains dirigeants ne voyaient pas toujours : « La passion des arts du feu. »
Je me souviens d’un de mes supérieurs, venu d’un grand groupe industriel, un ancien de BSN. Un bibendum peu compétent mais bon marketeur personnel, il venait d’un monde différent, celui des bouteilles de glucose pour la pharmacie, un univers parfaitement respectable, mais bien éloigné de ce qui faisait battre mon cœur : le parfum, l’esthétique, l’objet qui devient presque une œuvre d’art par des sculpteurs comme Serge Mansau.
Car un flacon de parfum n’est pas seulement un contenant, c’est une promesse. Un objet que l’on garde sur une coiffeuse, que l’on regarde, que l’on offre. Il devait donc être à la hauteur du rêve qu’il contenait, et c’est cette idée qui me faisait avancer.
Quelques années plus tard, de retour des États-Unis, et après avoir quitté la société, je me rendis à un salon de l’emballage. Ces salons où l’on croise des machines, des designers, des industriels, et parfois des souvenirs. Ce jour-là, je rencontrai la jeune femme qui m’avait remplacé à mon ancien poste. Nous avons parlé quelques minutes, simplement. Et puis elle m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée :
« Vos interlocuteurs vous adoraient tellement que c’était vraiment difficile de passer derrière vous. »
Ce n’était pas une médaille, ce n’était pas une promotion non plus. La société elle-même ne m’avait jamais vraiment adressé ce genre de reconnaissance. Mais cette phrase là, venue du terrain, c’était peut-être la plus belle récompense que mon métier pouvait m’offrir. Parce qu’au fond, dans ce métier comme dans beaucoup d’autres, on ne laisse pas seulement des chiffres derrière soi. On laisse une trace, parfois minuscule, qui se matérialise ici par deux lettres gravées dans le fond d’un flacon, « HP »
FM♥
