GABRIELA HEARST, UNE ALLURE PARISIENNE

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Il nous manquera toujours quelque chose. Et c’est peut-être pour cela que nous continuons d’avancer dans les rues. Respirer consiste sans doute à cela : accepter cette absence légère qui nous accompagne. Je traversais le parc en pensant à cette idée. Deux amoureux marchaient lentement sous les arbres. Une vieille dame les observait avec une attention silencieuse, comme si elle voulait retenir ce moment pour quelqu’un d’autre, pour plus tard. À Paris, certaines scènes semblent se répéter depuis des décennies, comme si la ville gardait en mémoire ses propres silhouettes.

Il ne faut jamais désespérer, mais il ne faut pas espérer trop fort non plus, il faut simplement être là. Cette pensée me revient lorsque je pense à Gabriela Hearst. Je l’imagine presque immobile devant un écran, attentive comme un pêcheur à la ligne scrutant la surface de l’étang. Dans la mode, tout commence par cette patience étrange, attendre qu’une forme apparaisse, qu’une coupe se dessine, qu’une matière se mette à parler, et le « spiritus », entendez l’esprit divin, arrive.

Mes doigts reposaient sur le clavier de mon Ipad tandis que la nuit descendait doucement sur la ville. Je pensais à Gabriela, la plus sud-américaine des couturières adoptées par Paris. Depuis ses débuts, elle a appris patiemment le langage du tissu, le poids d’une coupe juste, la discipline des ateliers. Point à point, saison après saison, elle a apprivoisé l’art de faire des robes.

Aujourd’hui, ce long apprentissage porte ses fruits. Elle ne cherche plus à éblouir d’un geste brusque ni à séduire dans l’instant. Sa collection avance avec calme, presque avec pudeur. Peut-être n’est-elle pas d’une beauté miraculeuse au premier regard, mais elle possède désormais quelque chose de plus rare et de plus assuré : la tenue d’un vrai travail, et la dignité d’une collection qui mérite pleinement ce nom.

En quittant les fastes du défilé, je descendis vers les entrailles de Paris et gagnais la ligne 9. Dans la rame, théâtre obscur de la comédie humaine, un homme que je ne connaissais point s’abandonna soudain à une colère vulgaire pour quelque heurts de foule. D’un geste rude, il frappa la barre de métal ; sa voix, trop haute pour ce lieu souterrain, s’adressait à sa femme, à ses enfants, comme si le monde entier eût dû partager son emportement.

Nul ne répondit. Les voyageurs, fidèles à cette réserve mélancolique des grandes villes, détournèrent les yeux. Ainsi, vont ces scènes fugitives qui, loin des éclats de la fête, composent la véritable tapisserie de la cité. Déjà, le défilé n’était plus qu’un souvenir flottant, et Paris, pareil à un fleuve nocturne, poursuivait son glissement dans l’ombre.

Cependant, quelque part, dans le silence d’un atelier ou sous la lueur bleutée d’un écran solitaire, se méditait la prochaine collection de Vuitton. Au milieu du tumulte des hommes et des menaces qui agitent le monde, la forme juste d’un vêtement, presque vivante, cherchait encore son souffle. Mais, cela appartenait au lendemain.

Quant à moi, je devais bientôt regagner un divertissement plus modeste et plus salutaire : le golf, ce champ paisible où l’orgueil se voit contraint de s’incliner devant la patience et la justesse du geste. Là, loin du bruit, l’on apprend enfin à respirer l’humilité.

FM