MULIER DE PARIS À MILAN, LE DÉPLACEMENT DU DÉSIR

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Alaïa ferme un chapitre et entrouvre une porte dorée sur Milan. Pieter Mulier s’apprête à quitter la maison parisienne pour rejoindre Versace, sous l’œil attentif du groupe Prada, désormais propriétaire de la griffe italienne. L’annonce officielle est attendue la semaine prochaine, comme un lever de rideau savamment retardé.

Silhouette longiligne, allure faussement nonchalante, souvent campé dans l’uniforme devenu cliché du créateur contemporain, t-shirt blanc à manches longues, Mulier avait pris les rênes d’Alaïa trois ans après la disparition de son fondateur. Azzedine Alaïa, sculpteur obsessionnel du corps féminin, laissait derrière lui une maison aussi exigeante que mythifiée, sanctuarisée par une vision presque monastique de la silhouette.

Mulier n’a pas tenté de l’imiter : il a préféré déplacer la statue. À l’héritage Alaïa, il a greffé une modernité nerveuse, parfois expérimentale, toujours consciente d’elle-même. Une féminité affûtée, émancipée, moins dévote, plus conceptuelle, qui n’oubliait jamais que, chez Alaïa, le corps reste la boussole. Le résultat ? Une maison remise en mouvement, débarrassée de la naphtaline patrimoniale sans sombrer dans la citation paresseuse.

Pendant ce temps, la machine économique s’est mise à ronronner avec une efficacité très helvétique. Le réseau de distribution a presque quadruplé pour atteindre vingt boutiques, tandis que les accessoires se sont imposés comme le nerf discret mais solide de la guerre. Les ballerines en résille, lancées dès la première collection de Mulier, sont devenues un fétiche mondial. Le sac Teckel, allongé et malin, a trouvé sa place sur les épaules averties, bientôt rejoint par Le Click, dernier clin d’œil à une désirabilité savamment entretenue.

Le groupe Richemont, propriétaire d’Alaïa, cultive le secret des chiffres comme une vertu cardinale. Mais, dans les coulisses, on murmure que la maison aurait plus que doublé de taille sous l’ère Mulier. Une croissance nourrie aussi par un sens aigu de la mise en scène : défilés hors calendrier, lieux choisis avec parcimonie, du penthouse anversois à la boutique de la rue de Marignan, jusqu’au Guggenheim de New York, avec le goût du contretemps, élégance de l’indiscipline, mais la haine du marrant.

Le départ de Pieter Mulier laisse Alaïa à un moment charnière : consolidée, désirable, mais de nouveau orpheline. Quant à Versace, elle s’apprête à accueillir un créateur qui sait que le corps n’est jamais un argument, mais une conviction. À Milan désormais de décider s’il faudra sculpter, exagérer ou trancher.

FM